L’électrification apparaît aujourd’hui comme une obligation pour la France et pour l’Europe, car leurs ressources en hydrocarbures sont bien loin de couvrir leurs besoins énergétiques et l’usage du gaz comme du pétrole est à terme incompatible avec la trajectoire de décarbonation dans laquelle elles se sont engagées.
Cette évidence aurait pu s’imposer à nos gouvernements et à l’Union européenne dès que la menace du changement climatique est devenue manifeste et que les équilibres mondiaux ont commencé à se transformer avec l’essor économique spectaculaire de la Chine, la montée de l’instabilité géopolitique et le ralentissement de la croissance européenne.
Pourtant cette prise de conscience n’a pas eu lieu. La sous-estimation des conséquences de nos dépendances à des puissances extérieures – aux intérêts de plus en plus divergents des nôtres – et les espoirs excessifs placés dans certaines techniques ont fait que la France et l’Europe n’ont pas su reconnaître ni exploiter l’atout majeur dont elles disposaient avec un système électrique qui était depuis longtemps, pour l’Europe et encore plus pour la France, un avantage comparatif majeur.
Les effets catastrophiques du réchauffement climatique, les conséquences des guerres en Ukraine et au Moyen-Orient et la concurrence exercée par l’industrie chinoise ont conduit la France et l’Europe à réexaminer leurs stratégies énergétiques. En France, le plan d’électrification présenté par le Gouvernement en avril 2026 et la Stratégie nationale bas-carbone approuvée en juillet visent à faire passer la part de l’électricité dans le bilan en énergie finale de 27 % en 2025 à 52 % en 2050. En Europe, l’Electrification Action Plan présenté par la Commission européenne le 17 juillet retient un objectif d’électrification de 46 % dès 2040 au lieu de 23 % en 2025.
L’électrification s’impose donc. Mais le doublement de la part de l’électricité dans la couverture de nos besoins en énergie est devenu un objectif si banal dans les discours officiels qu’on en oublierait l’ambition et la difficulté.
Il représente sur le plan technique, économique et sociétal une véritable révolution. Il implique un engagement politique fort et une adhésion des citoyens auxquels la logique de cet engagement doit être expliquée. L’approche doit être holistique : la production, le transport, la distribution, l’utilisation et à présent les flexibilités et le stockage de l’électricité doivent progresser de façon concertée.
Sur le plan de la production, l’époque n’est plus à confronter la filière nucléaire à celles des renouvelables. Elles ne relèvent pas de la même temporalité et leur complémentarité n’est plus à démontrer. En France, le gouvernement espère pouvoir confirmer, dès la fin 2026, le lancement du programme du Nouveau Nucléaire France (NNF) avec, en première étape, la construction de six nouveaux réacteurs EPR2 représentant quelque 10 GW qui viendront en substitution de centrales actuelles arrivant en fin de vie. Une tranche suivante de huit réacteurs pourra lui succéder. La validation de ce programme, y compris par la Commission européenne compte tenu du soutien public qu’il implique, constituera un signal fort, pour le renouveau de la filière nucléaire et plus largement pour la nouvelle dynamique européenne d’électrification fondée sur une électricité propre, souveraine et compétitive.
Les réseaux électriques sont soumis à de multiples sollicitations, dues à la nécessité de raccorder des centaines de milliers de sources d’énergie distribuées et la volonté de développer les interconnexions avec les pays voisins. Les réseaux sont des actifs structurants qui seront légués aux générations à venir. La priorité doit être de continuer à en assurer la qualité et la stabilité et d’offrir à tous les consommateurs la possibilité de se raccorder rapidement et à la hauteur de leurs besoins.
En parallèle, il faut se pencher sur les moyens d’accélérer l’électrification des usages : la progression de la production d’électricité ne trouve de sens que si elle répond à une demande croissante. C’est dans cet esprit qu’Équilibre des Énergies publie ce hors-série de son magazine EdEnMag en rassemblant les analyses et les témoignages de personnalités politiques, de spécialistes, de représentants des institutions européennes, d’entreprises et de fédérations engagées dans l’électrification et la décarbonation.
Ce travail montre clairement que l’électrification est possible : le cas de la Norvège en illustre la démonstration. Des solutions existent dans la plupart des secteurs consommateurs, elles sont bénéfiques sur le plan stratégique, économique et environnemental. Elles sont porteuses de compétitivité pour les entreprises et apportent aux consommateurs confort et regain de pouvoir d’achat. Le succès est en route pour la mobilité électrique et les pompes à chaleur. Mais il faut créer les conditions d’une électrification à grande échelle.
Le signal politique doit être fort : l’électrification, fondée sur une électricité quasiment décarbonée, doit désormais être considérée comme la priorité absolue des politiques énergétiques. Ces politiques doivent être stables et s’inscrire dans la durée : on ne sort pas en quelques années de la dépendance aux hydrocarbures qui ont assuré la prospérité des nations pendant 150 ans.
La difficulté première est d’ordre économique : l’électrification permet de se défaire de la rente versée aux pays producteurs d’hydrocarbures mais il faut financer l’investissement correspondant qui est souvent élevé. Les politiques publiques d’aide à l’investissement doivent y contribuer, notamment les systèmes d’échange de quotas carbone européens EU-ETS et ETS2. La fiscalité doit être mise en harmonie avec la politique énergie-climat et les consommateurs doivent avoir la possibilité d’accéder à des mécanismes de prix leur assurant un minimum de stabilité.
Il faut aussi revoir certaines dispositions législatives ou réglementaires qui ont pu, dans un passé encore récent, freiner le développement de l’électricité. Il n’y a pas d’usage répréhensible de l’électricité : l’essentiel est qu’elle permette de sortir, dans des conditions économiques acceptables, de la dépendance aux énergies fossiles.
Évitons cependant de tomber dans un nouveau dogmatisme qui voudrait faire de l’électricité une solution unique. Il y a place pour développer, en parallèle à l’électricité, les chaleurs renouvelables – géothermie, déchets organiques, chaleur solaire – et nous continuerons à avoir besoin de molécules pour répondre aux besoins non énergétiques de l’industrie, atteindre des niveaux de chaleur très élevés, disposer de carburants liquides pour l’aviation et le maritime, alimenter des moyens de pointe dans les systèmes électriques. L’électricité est une solution qui est aujourd’hui prête à être massifiée. D’autres solutions peuvent venir la compléter et doivent faire l’objet d’un effort de développement pour les amener à maturité.
Les nouvelles orientations observées en France comme en Europe, davantage respectueuses de la nécessaire neutralité technologique, doivent être saluées. Elles montrent un réveil de la France et de l’Union européenne qui, en faisant de l’électrification le moteur de leur transition énergétique, permettent d’atteindre leurs objectifs climatiques et de retrouver les conditions d’une compétition à jeu égal avec les autres grandes puissances mondiales.






