Les bâtisseurs du nucléaire des années 1970 et 1980 nous ont légué un outil industriel qui contribue encore aujourd’hui à notre indépendance énergétique et nous fait bénéficier de l’une des électricités les plus décarbonées d’Europe. Souvent présenté comme « le chantier du siècle », le programme NNF (Nouveau Nucléaire Français) poursuit cette ambition de produire sur le long terme une énergie abondante, compétitive et bas carbone.
Porté par EDF, ce programme comprend, dans sa première phase, la réalisation de trois paires de réacteurs EPR2, représentant près de 10 GW de capacité installée. Les mises en service progressives sont prévues entre 2038 et 2044, sur les sites de Penly (Normandie), Gravelines (Hauts-de-France) et Bugey (Auvergne-Rhône-Alpes). À terme, ces réacteurs devraient produire de 60 à 70 TWh d’électricité bas carbone par an, pendant au moins soixante ans.
Un programme industriel conçu pour permettre un effet de série
L’EPR2 est une évolution de l’EPR, conçue pour être plus standardisée et mieux adaptée à une réalisation en série. Le programme s’appuie sur les enseignements tirés de Flamanville 3 et des chantiers britanniques d’Hinkley Point C. Le choix de trois paires permet d’organiser cette répétition industrielle, de consolider les compétences et d’améliorer progressivement coûts et délais.
Le programme mobilisera une filière française et européenne de quelque 3 000 entreprises et 220 000 emplois, appelée à recruter massivement au cours de la prochaine décennie. Pour les six réacteurs, plus de 30 000 emplois supplémentaires sont attendus pendant la construction, puis près de 10 000 emplois en phase d’exploitation. L’enjeu est de maintenir et renforcer en Europe des compétences clefs au bénéfice d’une chaîne d’approvisionnement qui participe à la souveraineté technologique européenne.
Un atout pour le système électrique français et européen
La première contribution du NNF est climatique. Près des deux tiers de l’énergie finale consommée en France proviennent encore des énergies fossiles, largement importées. L’électrification des usages constitue donc l’un des principaux leviers de réduction des émissions, à condition de disposer d’une production bas carbone abondante. Le programme NNF répond directement à cet objectif, en complément des énergies renouvelables, à travers des volumes de production pilotables, en fournissant au réseau, grâce à leur inertie notamment, des leviers de maintien de la fréquence et de la tension indispensables à sa sécurité.
Cette complémentarité a une valeur économique pour la collectivité. Elle permet d’optimiser le mix électrique en s’appuyant sur les atouts de chaque technologie et ainsi de minimiser le coût global. Il s’agit donc à travers le programme NNF de bâtir un système électrique robuste et souverain qui apportera des gains de compétitivité à l’économie française et européenne.
Un projet français aux bénéfices européens
Dans un marché de l’électricité interconnecté, les effets du programme dépassent les frontières nationales. Une production française pilotable et bas carbone contribue à la sécurité d’approvisionnement des pays voisins, facilite l’intégration des renouvelables à l’échelle régionale et réduit le recours aux combustibles fossiles importés. Le programme NNF participe ainsi aux trois objectifs du trilemme poursuivis par l’Union européenne : décarbonation, compétitivité et sécurité.
Sa dimension industrielle est tout aussi européenne. Les grands projets nucléaires mobilisent des fournisseurs établis dans de nombreux États européens : Suède, Italie, Allemagne, Espagne ou encore en Suisse. À l’heure où les États-Unis, la Chine et la Corée soutiennent fortement leurs propres filières, le programme NNF contribue directement à la préservation des capacités européennes industrielles nucléaires.
Un schéma de soutien examiné par la Commission européenne
Les coûts de construction totaux sont évalués à 72,8 milliards d’euros en valeur 2020. Comme tous les projets nucléaires récents en Europe, le programme NNF nécessite un soutien public. Les montants engagés, la durée de construction et l’horizon très long de retour sur investissement rendent impossible un financement reposant uniquement sur les mécanismes usuels de financement des investissements. Le schéma d’aide d’État notifié par la France à la Commission européenne combine trois instruments : un prêt à conditions préférentielles couvrant 60 % des coûts de construction, un contrat pour différence bidirectionnel pendant l’exploitation et un mécanisme de partage de risques entre EDF et l’État.
Le contrat pour différence est au cœur du dispositif. Si le prix de marché est inférieur au prix de référence convenu, le producteur reçoit une compensation ; s’il lui est supérieur, il reverse la différence. Ce mécanisme, désormais consacré par le cadre européen du marché de l’électricité, réduit le coût du financement tout en protégeant les consommateurs contre les rentes excessives. Il ne garantit pas l’absence de risque industriel : il donne de la visibilité sur les revenus d’un actif construit pour fonctionner jusqu’au début du XXIIe siècle.
Si ce schéma de soutien reposant sur trois piliers est désormais classique pour assurer le financement des projets nucléaires en Europe, le programme NNF présente des particularités par rapport aux autres cas examinés par la Commission européenne. EDF finance en effet directement 40 % des coûts de construction, elle supporte aussi une large part des éventuels surcoûts et porte intégralement l’investissement sur son bilan et les risques du programme.
Les autorités françaises ont notifié le schéma d’aide à la Commission européenne le 19 novembre 2025, laquelle a ouvert le 31 mars 2026 une procédure formelle d’examen au titre des aides d’État. Cette étape permet à la Commission d’approfondir son analyse et de recueillir les observations des parties intéressées.
La Commission a d’ores et déjà reconnu que ce projet est de nature à contribuer à la sécurité de l’approvisionnement et à la décarbonation de l’économie européenne. Il lui reste à s’assurer que le mécanisme de soutien est proportionné – c’est-à-dire que l’aide n’excède pas ce qui est strictement nécessaire pour permettre l’investissement et le maintien des incitations en faveur d’un comportement efficace – tout en évitant un transfert excessif des risques vers l’État. La Commission cherche également à garantir que l’impact sur la concurrence est réduit au minimum.
Compte tenu de l’intégration croissante du marché européen, a fortiori d’ici 2040 et au-delà, cet impact doit s’évaluer sur un marché largement supranational. Sur ce marché, l’électrification des usages et la poursuite du développement des capacités renouvelables contribueront à réduire le poids relatif de chaque acteur.
Décider aujourd’hui pour produire demain
Les discussions avec la Commission se poursuivent avec l’objectif d’aboutir à un cadre à la fois robuste juridiquement, soutenable financièrement et compatible avec le calendrier industriel et la décision finale d’investissement attendue d’ici la fin d’année 2026. L’issue de ces discussions doit garantir un équilibre entre un soutien public limité au strict nécessaire et la reconnaissance des bénéfices apportés par le programme NNF au système électrique.
Le temps de l’industrie nucléaire est un temps long, mais les choix doivent être faits maintenant. Pour atteindre la neutralité carbone, renforcer la sécurité d’approvisionnement et les chaînes industrielles européennes, l’Europe aura besoin de toutes les technologies bas-carbone disponibles, déployées selon les caractéristiques de chaque système national. Le programme NNF est à cet égard plus qu’un programme de prolongation du parc français : il est une infrastructure européenne de décarbonation, de résilience et de souveraineté.
Par Antoine Bizet, directeur adjoint des affaires européennes, EDF

Crédit de l’image à la une : © Hervé Piraud.






