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Dominique Bussereau : « L’énergie : un enjeu politique pour les entreprises et pour les citoyens »

Dominique Bussereau, président d’Équilibre des Énergies
Publié le

Entretien avec Dominique Bussereau, ancien ministre, président d’Équilibre des Énergies.

La France traverse une période difficile. Le nouveau président sera confronté à des difficultés sur tous les fronts : économique, financier, social, international, etc. Pensez-vous que l’énergie soit l’un des chantiers auxquels il devra s’atteler ?

Dominique Bussereau : Les événements de l’automne l’ont montré, la question du pouvoir d’achat est au cœur des préoccupations des Français. Elle sera donc centrale lors de l’élection présidentielle. L’énergie fait partie de ce que les Français paient directement, avec le plein d’essence ou la facture énergétique de leur logement, mais également indirectement compte tenu de l’impact du prix de l’énergie sur la production et le transport des marchandises.

Le nouveau président de la République sera sur une ligne de crête. Il devra répondre aux préoccupations du court terme en soutenant les populations les plus défavorisées mais aussi faire en sorte que notre pays soit de moins en moins impacté par les crises géopolitiques sur lesquelles nous n’avons que peu de prise.

Pour y arriver, il faut poursuivre la sortie des énergies fossiles. La qualité de notre système électrique, la disponibilité et le coût modéré de l’électricité produite en France sont des atouts qui nous permettent d’agir. La volonté exprimée par le Gouvernement actuel au travers du plan d’électrification doit être soutenue et amplifiée.

L’action pour le climat a été le moteur, au niveau français, comme au niveau européen, de la politique énergétique de ces dernières années. Pensez-vous qu’elle soit toujours autant d’actualité, compte tenu de la situation actuelle ?

D. B. : Avec le Covid, puis les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, nous avons changé de monde. Les âpres négociations sur les volumes ou les pourcentages d’émissions à abattre semblent désormais abstraites et loin des préoccupations de nos concitoyens.

On peut donc craindre que la question du climat soit reléguée au niveau des choses à traiter plus tard. Ce serait une grave erreur : on a vu cet été et à l’automne les désordres qu’entraîne le réchauffement climatique partout dans le monde et en France en particulier. Mais il faut placer l’action pour le climat au service des préoccupations qui touchent directement nos concitoyens. On peut penser au pouvoir d’achat, mais également à la compétitivité des entreprises et à l’indépendance énergétique de l’Europe.

Principal dispositif de soutien à la transition énergétique, les certificats d’économies d’énergie (CEE) ont été au cœur de l’actualité ces derniers temps, avec plusieurs personnalités politiques appelant à leur suppression. Les élus du Parlement s’estiment, dans une certaine mesure, dessaisis. Qu’en pensez-vous ?

D. B. : Le débat sur les CEE ne doit pas se limiter à l’impact du dispositif sur le prix des énergies.

La transition énergétique permettra de nous libérer de la dépendance aux pays producteurs d’hydrocarbures et de la rente que nous leur versons depuis des décennies. Mais dans l’immédiat, elle demande des investissements importants sur des technologies telles que les véhicules électriques ou les pompes à chaleur que les ménages aussi bien que les entreprises ont du mal à financer.

Aujourd’hui, dans la plupart des cas, il est nécessaire d’accorder un soutien aux ménages et aux entreprises afin de rendre suffisamment attractif l’équipement en technologies de transition énergétique. Les CEE permettent de répondre à cet enjeu en allouant chaque année huit milliards d’euros prélevés sur les factures d’énergie pour aider à la transition énergétique.

Certes, il serait possible d’obtenir le même résultat par des aides budgétaires. Mais c’est impossible dans la situation budgétaire actuelle. Quant à supprimer les subventions, cela reviendrait à abandonner la politique de sortie des énergies fossiles. Vouloir supprimer les CEE est donc un affichage électoral et démagogique. Mais il faut bien entendu continuer à améliorer l’efficacité du système en réduisant ses coûts de fonctionnement.

Le développement du nucléaire et celui des énergies renouvelables continuent à faire débat même si un équilibre précaire s’est établi. Qu’attendez-vous des candidats sur ce point ?

D. B. : Nous attendons des candidats qu’ils écoutent les spécialistes de l’énergie et les gestionnaires du réseau électrique. Ce sont les plus à même de savoir ce qu’il est possible de réaliser en termes de moyens de production. Ceux qui connaissent le monde de l’énergie savent que seuls quelques organismes militants réclament un mix électrique 100 % nucléaire ou, a contrario, un mix 100 % renouvelable. Le programme nucléaire relève du temps long : c’est un socle, indispensable à la France et utile à l’Europe, qui nous projette jusqu’en 2100 et au-delà. L’électricité d’origine renouvelable relève davantage du court et du moyen terme. Nucléaire et renouvelables sont complémentaires : il y a un juste équilibre à trouver.

Dans cette recherche, les candidats devront se prononcer sur les modalités du soutien à apporter aux moyens de production dans un contexte budgétaire difficile. Faut-il encore soutenir le développement des énergies renouvelables relevant des filières matures ? Faut-il adapter leur rythme de déploiement en fonction de celui des consommations, sachant que nous exportons déjà plus de 90 TWh d’électricité ?

Nous attendons également des candidats qu’ils ne considèrent pas la production d’électricité comme une fin en soi. On a souvent assisté à une sorte de schizophrénie, avec d’un côté un message très favorable à la production d’électricité et d’un autre un appel à l’attentisme quant à ses usages. L’objectif est de décarboner l’économie à partir d’une électricité abondante et compétitive.

Centrale nucléaire au bord du Rhône
© Adobe Stock

La place du gaz est un autre sujet de controverse. Faut-il miser plus qu’on ne le fait actuellement sur le biogaz ? Faut-il accélérer la sortie du gaz fossile ?

D. B. : Dans l’absolu, nous aimerions qu’il soit possible que l’ensemble de la consommation de gaz actuelle provienne demain d’un biogaz compétitif produit par nos agriculteurs.

Malheureusement, la ressource en biomasse économiquement accessible ne le permet pas. Il faut donc veiller à développer le biogaz seulement dans les limites économiquement acceptables et à l’utiliser là où il est le plus précieux : pour l’industrie chimique en tant que molécule, pour certaines applications de mobilité, pour la chaleur haute température et pour la fabrication d’électricité aux moments de pointe.

Voitures électriques Renault sur une chaîne de production
© Adobe Stock

Dans le domaine des transports terrestres, sur lequel vous avez beaucoup travaillé, quelles sont les orientations essentielles qui vous semblent pertinentes, sur la mobilité électrique, les biocarburants, le rôle du ferroviaire ?

D. B. : Notre principal combat est celui du financement des infrastructures ; c’est la mère des batailles.

Ce financement fait le lien entre plusieurs sujets clefs : nos réponses au réchauffement climatique, qu’il s’agisse de l’adaptation ou de la décarbonation, la continuité territoriale et la compétitivité de nos entreprises.

La conférence Ambition France Transport, que j’ai présidée en 2025, a souhaité attirer l’attention sur le déficit structurel de financement des infrastructures de transport. Au cours de la période 2026-2031, il sera au minimum de l’ordre de trois milliards d’euros par an.

L’ampleur de ces sommes nous oblige à sortir de la logique de pilotage annuel et à trouver des solutions sur les sources de financement et leur affectation. Il y a en premier lieu l’idée d’une circularité entre les prélèvements effectués sur les transports et leur réaffectation vers ces mêmes secteurs. Il y a également la volonté de donner plus d’autonomie fiscale aux collectivités territoriales afin de dégager des ressources nouvelles et de les utiliser là où elles sont les plus pertinentes.

Sur les sujets d’actualité, je constate avec satisfaction les bons chiffres de vente des voitures électriques neuves, avec plus de 40 % de parts de marché en septembre 2026 et un net démarrage du marché de l’occasion. Les Français ont compris que le passage à l’électrique est bénéfique pour l’environnement, pour la souveraineté nationale et surtout pour leur pouvoir d’achat.

Il faut réussir en parallèle la décarbonation du fret routier et accroître la part prise par le ferroviaire dans le transport de fret.

Le secteur aérien français est fragile. Pourtant, la tendance des dernières années a été en France d’alourdir sa charge fiscale et au niveau européen de créer de nouvelles obligations sur l’emport de carburants durables. Où se trouve selon vous le bon équilibre ?

D. B. : Depuis trois ans, on assiste à une politique trop court-termiste des pouvoirs publics avec un renforcement important de la fiscalité qui pèse in fine sur les compagnies aériennes, alors que le secteur aérien est exposé à la concurrence internationale.

Je comprends le souci de l’État de dégager de nouvelles recettes. Mais la méthode qui consiste à ponctionner de façon très intensive le secteur aérien français est contestable.

La transition énergétique nécessite des investissements importants. Dans le cas de l’aérien, cela implique de mobiliser des milliers d’acteurs pour concevoir et produire les avions ultra-performants de demain et d’avoir des compagnies aériennes en capacité de renouveler des flottes de plusieurs centaines d’avions. Cela implique également de construire des installations pour produire des carburants durables et les proposer aux compagnies aériennes françaises et européennes à des conditions de prix acceptables face à la concurrence internationale. En assommant le secteur de taxes nouvelles, on ne crée pas les conditions permettant de financer cet indispensable effort.

Comment évaluez-vous l’influence de la France auprès de l’Union européenne ? Y est-elle suffisamment présente et comment pourrait-elle renforcer sa voix dans les discussions entre États membres sur la stratégie énergétique et industrielle et sur quels sujets ?

D. B. : Au cours des dernières années, la France est parvenue à peser sur plusieurs orientations majeures de l’Union européenne, notamment en contribuant à l’adoption, dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières visant à préserver la compétitivité de l’industrie européenne et en remettant le nucléaire au cœur des discussions européennes sur la décarbonation.

Ces avancées importantes ont été rendues possibles par l’engagement des ministres français qui ont su nouer le dialogue avec les autres États membres et fédérer des soutiens autour de ces priorités. La France a ainsi démontré qu’elle n’était pas isolée dans sa vision de la compétitivité industrielle et du rôle du nucléaire dans la transition énergétique.

Aujourd’hui, alors que l’Europe souhaite faire de l’électrification un pilier de sa stratégie de transition et d’autonomie stratégique, la France dispose d’atouts à faire valoir, notamment son expérience dans le développement des réseaux électriques et de la production d’une électricité bas-carbone. Elle peut jouer un rôle moteur pour faire avancer les politiques européennes. Pour cela, elle doit poursuivre le dialogue avec les autres États membres, renforcer sa capacité à porter une voix cohérente au sein des différentes institutions de l’Union et veiller à une mobilisation mieux coordonnée de son administration sur les enjeux communautaires.

Vous êtes à la tête d’Équilibre des Énergies depuis un peu plus d’un an. Quel rôle pensez-vous que cette association puisse jouer et par quels moyens ?

D. B. : Créée il y a plus de quinze ans, Équilibre des Énergies est à présent perçue comme un acteur en capacité d’apporter des idées nouvelles aux pouvoirs publics à partir d’analyses objectives, tout en mettant d’accord de nombreux acteurs sur des messages communs.

À ce titre, j’ai la volonté d’accroître la représentativité des entreprises dans Équilibre des Énergies, notamment dans le domaine des transports. Je souhaite également une plus grande présence dans les territoires.

Concernant notre actualité immédiate en France, nous nous attacherons à échanger avec les candidats à l’élection présidentielle puis aux élections législatives sur les enjeux de la transition énergétique et de l’adaptation au réchauffement climatique.

Dans cet esprit, nous avons publié une série de cahiers d’acteurs, produits grâce à nos membres, afin de partager notre analyse sur ce que la France fait bien et sur ce qui pourrait être amélioré. Dans la continuité de cette action, nous prendrons attache avec les députés et les sénateurs pour échanger nos vues sur les priorités d’action au Parlement.

Au niveau européen, Équilibre des Énergies a également un rôle essentiel à jouer. En tant qu’organisation à la fois ancrée dans le tissu économique français et engagée sur les enjeux communautaires, elle apporte aux institutions de l’Union un regard transversal et opérationnel sur la transition énergétique et sur la compétitivité.

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