Alors que démarrent les discussions sur les premières initiatives du « Pacte pour une industrie propre », l’Irlande prendra, le 1er juillet 2026, la présidence du Conseil de l’Union européenne.
Le pays se distingue par un secteur numérique dynamique, des liens commerciaux étroits avec les États-Unis et un fort potentiel éolien grâce à sa géographie. Mais ces atouts ont leur revers. La relation transatlantique reste incertaine dans un contexte de tensions commerciales, l’insularité du pays complique la connexion du système électrique national au réseau européen et l’économie irlandaise reste largement fondée sur les énergies fossiles (figure 1).

La transition énergétique entre dépendance aux fossiles et faible connexion au réseau électrique continental
Dans un contexte politique européen marqué par les enjeux d’indépendance énergétique et par la consolidation de “l’Union de l’énergie”, le mix irlandais repose encore fortement sur les importations d’énergies fossiles. Si le pays s’oriente actuellement vers un développement de l’éolien et un renforcement des interconnexions électriques avec le continent, la concrétisation de ces projets et leur capacité à garantir à la fois décarbonation et sécurité d’approvisionnement restent incertaines.
En 2024, les énergies fossiles constituent toujours le pilier de l’économie irlandaise, le pétrole et le gaz représentant respectivement 54 % et 14 % de sa consommation énergétique. Pour couvrir ses besoins, l’Irlande doit recourir à des importations massives qui couvrent l’essentiel de son approvisionnement énergétique total.
Afin de réduire cette dépendance, l’Irlande a entrepris au cours des dernières années d’accélérer le déploiement de la production éolienne, passée d’environ 2,9 TWh en 2010 à 13,6 TWh en 2025. Toutefois, si ce développement contribue à la décarbonation de la production d’électricité nationale, il ne permet pas non plus d’éliminer les énergies fossiles, d’autant que le pays reste opposé au déploiement de capacités nucléaires. En conséquence, 47 % de sa production électrique reste toujours assurée par le gaz en 20251.
Le réseau électrique constitue également une limitation au déploiement de l’électrification en Irlande. Actuellement, l’île ne dispose que d’un lien avec le marché britannique d’une capacité de 500 MW, grâce au Greenlink Interconnector vers le Pays de Galles. Le Celtic Interconnector, qui doit relier l’Irlande et la France avec une capacité de 700 MW, devrait contribuer à une meilleure connexion du réseau irlandais à moyen terme mais sa mise en service, initialement prévue pour 2026, a pris du retard et n’est aujourd’hui pas attendue avant le printemps 2028. Cet enjeu du déploiement des interconnexions électriques est au cœur du projet législatif du Grids Package qui doit servir à moderniser et développer les réseaux européens et qui est actuellement en négociation au Conseil. La présidence irlandaise interviendra à point nommé pour permettre au pays de solliciter davantage de soutien et un cadre plus contraignant pour la construction de ces interconnexions – si elle parvient à convaincre les États membres réticents qui, comme la France, questionnent le coût, le partage des bénéfices et le financement découlant de ces infrastructures.
Un modèle économique dynamique mais à forte consommation d’énergie
La capacité de l’Irlande à s’assurer un approvisionnement énergétique abondant, décarboné et à un prix compétitif est d’autant plus cruciale que son économie repose sur deux secteurs très gourmands en énergie, l’industrie chimique et pharmaceutique et le numérique, qu’elle devra continuer à alimenter pour maintenir sa forte croissance.
L’industrie chimique et pharmaceutique constitue un des secteurs clés de l’Irlande où elle représente près de 42 % de sa production manufacturière et près de 60 % du total de ses exportations2, plaçant l’Irlande au troisième rang des exportateurs pharmaceutiques mondiaux. En termes de consommation énergétique, le secteur représente, en 2025, 12 % de la consommation énergétique du secteur manufacturier irlandais, en croissance constante depuis les années 20103. Du côté du numérique, et au moment où les technologies de l’intelligence artificielle paraissent sur le point de révolutionner l’économie mondiale, l’Irlande fait également figure de proue avec un secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) pesant environ 50 milliards de dollars en 2025, soit près de 13 % du PIB, et abritant les sièges européens de géants technologiques tels qu’Apple, Google, Microsoft, Meta et OpenAI. Avec 1 150 MW de puissance informatique installée, Dublin est ainsi devenue, juste derrière Londres, le deuxième pôle le plus important de centres de données en Europe.
Mais là encore, le dynamisme de ce secteur génère une pression forte sur le système électrique national. En 2024, les centres de données ont consommé 22 % de l’électricité nationale et ils pourraient en 2026 représenter un tiers des consommations d’électricité4. Face à l’intensité des besoins en électricité et en raccordement, la décision a été prise en 2022 de ne plus connecter de nouveaux centres de données à Dublin, faute de capacité suffisante sur le réseau.

Une relation transatlantique ambiguë entre dépendance et levier stratégique
Le dynamisme combiné des industries pharmaceutique et numérique contribue au niveau de richesse très élevé du pays, le PIB par habitant en 2024 étant estimé à environ 121 % au-dessus de la moyenne européenne5.
Toutefois, la détérioration des relations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis soulève pour l’Irlande la question de la durabilité de son modèle de croissance, fortement dépendant des relations commer-ciales transatlantiques.
Avec 34 % des exportations irlandaises en 2024 absorbées par les États-Unis6, l’accès au marché américain constitue un moteur majeur de la croissance irlandaise, bien plus que pour l’Allemagne pour qui les États-Unis ne représentent que 11 % des exportations, le Royaume-Uni (17 %) ou même la moyenne des pays européens (20 %).
Alors que Donald Trump menace l’Europe d’une augmentation des taxes sur les importations de médicaments depuis l’Europe, et que plusieurs acteurs américains majeurs du numérique ont laissé entendre qu’ils pourraient quitter ou réduire leurs services sur le territoire européen, de tels développements constitueraient un risque majeur pour l’économie irlandaise.
Dans le même temps, l’Irlande, du fait de ses relations étroites avec les États-Unis et de son fort attachement à l’Union européenne, pourrait se servir de sa présidence pour favoriser un rapprochement économique transatlantique et promouvoir des relations commerciales plus apaisées. C’est en tout cas l’ambition du Gouvernement irlandais à cet égard. Ces ambitions devront toutefois, pour se réaliser, composer avec les humeurs et les stratégies d’un partenaire devenu largement imprévisible. En 2026, à l’occasion de sa présidence du Conseil de l’Union européenne, l’Irlande cristallise sur le plan national tous les défis auxquels l’Union se trouve confrontée. Entre les relations de plus en plus complexes avec le partenaire américain, la préservation d’une industrie dynamique à forte intensité énergétique et la difficile décarbonation de son mix, le pays aura fort à faire au cours de son mandat pour trouver les solutions lui permettant de maintenir sa dynamique.
1 Agence internationale de l’énergie. (2026). Electricity 2026. IEA.
2 Central Statistics Office. (2025). Goods Exports and Imports December 2024.
3 Central Statistics Office. (2026). Business in Ireland 2025: Emissions and Energy Use by Enterprises – Energy.
4 Central Statistics Office. (2025). Data Centres Metered Electricity Consumption 2024.
5 Eurostat. (2025). Volume indices du produit intérieur brut (PIB) par habitant, 2014 2024.
6 Central Statistics Office. (2025). Goods Exports and Imports December 2024.






