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Stratégie européenne pour la compétitivité – Quels enjeux et quelles implications pour l’industrie ?

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France Industrie est l’organisation représentative de l’industrie française. Elle rassemble les fédérations industrielles et les grandes entreprises industrielles ayant une implantation significative en France afin de porter une voix commune sur les enjeux de compétitivité, de transition énergétique et de politique industrielle.

Rencontre avec Bertrand de Singly, son directeur général adjoint.

Le premier mandat von der Leyen était clairement orienté vers la décarbonation avec le fameux Green Deal. Aujourd’hui, l’Europe doit également répondre à d’autres objectifs : compétitivité, souveraineté, justice sociale. Quelle doit être la priorité de l’Europe et comment peut-elle y répondre ?

Bertrand de Singly : Il ne faut pas opposer le Green Deal et le Clean Industrial Deal : la transition climatique et la compétitivité industrielle doivent avancer ensemble. La compétitivité est une condition de la décarbonation européenne. Sans industrie forte, il sera difficile de financer la transition énergétique et de réaliser, avec des technologies souveraines, cette transition.

Pour maintenir sa compétitivité sans renoncer à son haut niveau d’exigence environnementale, l’Europe doit veiller au respect de règles du jeu équitables et à des exigences réciproques avec ses partenaires commerciaux.

Les emplois liés à la transition doivent aussi s’ancrer durablement dans les territoires européens. Si certaines politiques publiques – séduisantes sur le papier – conduisent à de la désindustrialisation, c’est qu’elles sont biaisées dans leur conception.

L’électrification est venue progressivement en première ligne des politiques européennes et françaises. Comment peut-elle être soutenue ?

B. S. : L’électrification est un levier important de la transition industrielle, mais elle ne peut pas être pensée indépendamment de la question de la compétitivité.

Pour les industries électro-sensibles, où la consommation dépasse 1 kWh par euro de valeur ajoutée, la compétitivité passe par la capacité à sécuriser une électricité à un prix compétitif et prévisible.

Au niveau européen, des outils ont été développés notamment avec le nouveau cadre pour faciliter les aides d’État à la décarbonation, le CISAF. Plusieurs pays, dont l’Allemagne, ont décidé d’en tirer parti pour que leurs industriels puissent accéder à un tarif d’électricité ramené à 50 €/MWh pour la moitié de leur consommation de 2026 à 2028.

Alors que l’Allemagne dispose déjà d’impôts de production moindre que la France, ce projet nous invite à regarder comment améliorer le cadre énergétique pour nos industries électro-sensibles et soumises à la concurrence internationale. Des dispositifs de contrats tripartites ou de contrats pour différence ont été proposés par l’industrie aux pouvoirs publics pour faciliter l’électrification hybride ou totale. Parallèlement, la Commission européenne envisage dorénavant que l’intégralité des recettes issues du système ETS puisse être consacrée au financement de la transition industrielle. Cette affectation totale est un préalable indispensable à la poursuite de la trajectoire de décarbonation.

La fiscalité en général est aussi un réel sujet pour les industriels. Si la France appliquait un niveau de taxation comparable à celui de l’Allemagne, en tenant compte aussi des régimes d’aide de chacun de ces pays, l’industrie française disposerait de 20 milliards d’euros par an qui pourraient être réinvestis dans l’outil de travail et les ressources humaines.

L’une des initiatives de la Commission dans le cadre du Clean Industrial Deal est le futur Industrial Accelerator Act qui doit notamment instaurer une « préférence européenne » pour orienter les marchés et financements publics vers des productions européennes. Qu’en attendez-vous ?

B. S. : L’Industrial Accelerator Act (IAA) est une initiative importante, car l’Europe doit se donner les moyens de préserver sa base industrielle, qui représente aujourd’hui seulement 14 % du PIB manufacturier de l’Union. Le vice-président de la Commission chargé des questions industrielles a annoncé vouloir remonter la part de l’industrie à 20 % du PIB européen.

Nous sommes favorables à davantage d’Europe dans les politiques industrielles car la Commission ne peut pas continuer à se concentrer plus sur les objectifs climatiques que sur le développement de l’appareil productif européen.

Dans ce contexte, l’idée d’une préférence européenne fait sens, à l’instar de ce que font les États-Unis ou la Chine.

Pour l’ensemble des secteurs concernés, l’objectif est de prioriser le « conçu et fabriqué en Europe », afin de renforcer les capacités de R&D et d’assurer un contrôle européen sur la propriété intellectuelle. Dans certains secteurs stratégiques, l’Union doit viser une production majoritairement européenne. Dans d’autres, où les capacités industrielles restent à construire ou à reconstruire, une approche pragmatique et ciblée d’ouverture à des pays tiers n’est acceptable que de façon transitoire, si elle s’appuie sur des partenaires fiables, notamment ceux liés par des accords commerciaux avec l’Union et respectant des standards équivalents aux nôtres.

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (ou CBAM) mis en place lors du précédent mandat devait aussi permettre de rééquilibrer la concurrence entre les entreprises étrangères et les entreprises européennes soumises à un cadre environnemental plus strict. Quel bilan faites-vous de son efficacité quelques mois après sa mise en place définitive ?

B. S. : Sur le papier, le principe du CBAM va dans le bon sens pour les filières amont qu’il couvre en tentant de rééquilibrer la concurrence avec des entreprises étrangères qui ne sont pas soumises aux mêmes exigences environnementales que les acteurs européens.

Cela dit, sa mise en œuvre soulève encore plusieurs interrogations majeures. Le dispositif a été conçu en oubliant que la décarbonation est inflationniste. Autrement dit, les concepteurs sont partis du principe que les filières concernées pourraient absorber les surcoûts liés au mécanisme, sans que des études d’impact complètes aient été réalisées en aval sur les chaînes de valeur. Par exemple, dans le cas de l’ammoniac, la question du renchérissement potentiel des coûts pour les agriculteurs n’a pas été suffisamment anticipée et aucune modalité d’amortisseur n’avait été conçue.

Par ailleurs, le CBAM est entré en vigueur le 1er janvier 2026 alors que certaines modalités opérationnelles sont encore à préciser, notamment concernant les risques de contournement du dispositif. Il existe également un risque de tension sur la compétitivité européenne, puisque le fonds de compensation qui doit flécher les revenus du dispositif vers le soutien aux industriels ne sera pas opérationnel avant plusieurs mois.

Avec la mise en œuvre du CBAM, comme avec celle de l’ensemble des outils de soutien à la compétitivité, la Commission européenne doit se fixer une obligation de résultat et pas seulement de moyens. Un suivi fin des effets du CBAM est indispensable tout comme la capacité à l’ajuster au fil de l’eau pour répondre à cette obligation de résultat.

En couverture : Le président de France Industrie a participé le 11 février au Sommet européen de l’industrie, organisé par le Cefic, aux côtés de plusieurs adhérents de France Industrie (France Chimie, Air Liquide, Aluminium France, ArcelorMittal, Arkema, Engie, Sanofi, Groupe Seb, Solvay, Syensqo, Tereos, TotalEnergies et Verallia) ainsi que d’autres secteurs industriels de toute l’Europe. © frederikbeyens


Bertrand de Singly,
directeur général adjoint de France Industrie

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