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« Faire émerger une industrie européenne »

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Vous siégez depuis cinq ans dans la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE) au Parlement européen. Quel bilan faites-vous de la mandature 2019-2024 en matière de transition énergétique ?

Christophe Grudler : La mandature qui vient de s’achever était fondée sur le projet du Pacte vert qui prévoyait la révision de l’ensemble du cadre énergie-climat européen pour l’adapter à l’objectif de réduction de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, en vue d’atteindre la neutralité carbone en 2050.
Cinq ans plus tard, on peut dire que la mission a été remplie : le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à adopter plus de 75 textes portant notamment sur les objectifs de déploiement des renouvelables, sur l’amélioration de l’efficacité énergétique ou encore sur la décarbonation de nos transports avec le déploiement des bornes de recharge pour véhicules électriques.
Ce travail n’a pas été facile car, année après année, le Pacte vert s’est retrouvé mis en cause du fait des crises que l’Union européenne a traversées et que personne n’avait prévues: la crise du COVID, la crise du gaz et enfin la guerre en Ukraine.
Heureusement, nous sommes parvenus à chaque fois à trouver des solutions pour concilier la réponse que nous devions apporter à ces crises avec l’effort de transition énergétique, plutôt que d’opposer les deux urgences et de rester dans une inertie climatique. Le plan de relance européen adopté en 2020, puis le plan REPowerEU en 2022 en sont les parfaites illustrations. Nous avons mobilisé plus de 750 milliards d’euros pour relancer l’économie européenne, notamment en accélérant notre action climatique tout en soutenant les plus vulnérables face à la crise.

Quelles sont à présent les prochaines étapes de la stratégie européenne pour la transition ?

C. G. : La mission de la nouvelle mandature européenne sera nécessairement différente de celle de la mandature précédente. Là où la mandature 2019-2024 devait œuvrer à une refonte totale des règles pour les adapter à l’enjeu climatique, la nouvelle mandature devra s’inscrire dans une logique de stabilisation et d’application du cadre législatif et résister à la tentation de l’inflation législative qui serait contre-productive pour l’efficacité de l’action climatique.
Il sera crucial que l’Union parvienne à faire adopter le plus rapidement possible les actes secondaires qui viendront fixer les modalités opérationnelles de mise en œuvre des dispositions du Pacte vert.
Cela correspond à la demande des acteurs économiques qui ne souhaitent pas un retour en arrière sur le Pacte vert mais qui demandent qu’on leur fournisse les outils nécessaires pour appliquer les nouvelles règles.
Dans le même temps, l’UE devra également mettre en place les prochains jalons vers l’objectif de neutralité carbone, en élargissant à l’horizon 2040 les objectifs fixés pour 2030 par le paquet Fit for 55.
En parallèle, il sera nécessaire que l’Union européenne mise sur le volet financier pour pouvoir mettre en œuvre les politiques adoptées lors du précédent mandat. Je soutiens notamment l’adoption d’un véritable fonds européen de souveraineté pour accompagner nos industries européennes stratégiques à faire face à la concurrence étrangère.

Vous dites que les industriels ne souhaitent pas de retour en arrière sur le Pacte vert. Pourtant certains partis ont clairement fait de la stratégie climatique européenne la cible de leur campagne. N’est-ce pas un signe inquiétant pour la pérennité et la concrétisation du Pacte vert ?

C. G. : Il y a effectivement un risque que certains acteurs politiques adoptent une position de plus en plusdure vis-à-vis du Pacte vert au cours de la prochaine mandature.
On voit en particulier que le PPE (droite), le premier groupe en nombre d’eurodéputés au Parlement européen, envisageait de demander, dans son manifeste de campagne pour l’élection de juin dernier, que l’interdiction en 2035 des voitures neuves à moteur thermique – une des mesures clés du Pacte vert – puisse être reconsidérée.
Le PPE ne disposant pas d’une majorité absolue au Parlement, il a jusqu’à présent toujours travaillé dans une logique de négociation et de compromis avec les socialistes du S&D et avec mon groupe Renew Europe, le groupe centriste, qui continuent de soutenir fermement le Pacte vert.
Maintenant, il sera très important de voir quelle attitude le PPE compte adopter dans cette nouvelle mandature et avec quels groupes il choisira de collaborer dans la discussion des textes.

La poussée des partis nationalistes n’est probablement pas non plus une bonne nouvelle à cet égard ?

C. G. : La montée des partis nationalistes au sein du Parlement européen est effectivement un très mauvais signal et il doit être combattu farouchement. Comme je le disais, la majorité au Parlement se construit le plus souvent autour de compromis portés par les trois premières forces politiques: les groupes de droite, de gauche et du centre. Cet accord tacite est en vigueur depuis 2019 et établit un cordon sanitaire face aux groupes nationalistes afin de limiter leur influence sur les textes européens.
Par conséquent, les eurodéputés français qui siègent dans les groupes d’extrême droite — représentant la moitié du contingent français au Parlement — n’ont que peu d’influence au sein de l’hémicycle. Ils ne négocient pas les rapports et proposent peu d’amendements, réduisant la force de la voix française à Bruxelles.

Est-ce à dire que la France ne parvient pas à faire entendre sa voix à Bruxelles ?

C. G. : Elle y parvient quand elle s’organise pour peser à Bruxelles et accepte de jouer un rôle moteur des discussions en rassemblant autour d’elle les autres États membres. La question du nucléaire et du rôle qui devait lui être attribué dans le Pacte vert en est un exemple très parlant.
Il faut rappeler qu’en début de mandat, la Commission européenne tenait une ligne extrêmement anti-nucléaire et, même au Parlement, il était très mal vu de se positionner en soutien de l’atome. Début 2023, la ministre de l’Énergie de l’époque, Agnès Pannier-Runacher, a lancé l’Alliance du nucléaire pour rassembler les États membres favorables à l’intégration de l’électricité bas carbone dans les textes européens. Au Parlement, j’ai également créé un intergroupe sur le nucléaire, qui compte plus d’une centaine de députés de cinq groupes, pour permettre que l’atome soit intégré aux côtés des autres énergies décarbonées, dans la stratégie de transition énergétique de l’UE.
Grâce à cette mobilisation, la position de l’UE sur le nucléaire est en passe d’évoluer et le nucléaire a déjà pu être intégré dans un certain nombre de textes clés. On commence ainsi à reconnaître sa contribution au déploiement d’une industrie européenne de transition, à la décarbonation du secteur du bâtiment et à la production des carburants de synthèse, notamment.
Il reste encore du chemin à faire pour que cette intégration soit complète – on peut penser, par exemple, à la Banque hydrogène, dont le champ d’intervention exclut toujours l’hydrogène issu du nucléaire, tout comme les fonds européens et les financements de la BEI.

Ce revirement européen sur la question du nucléaire est effectivement assez frappant. Est-ce uniquement la position française qui a fait basculer le discours en faveur de l’atome ?

C. G. : La position française a joué un rôle moteur mais ce n’est pas le seul facteur. Un premier facteur est tout simplement le fait que le nucléaire, en tant qu’énergie décarbonée, est nécessaire à la stratégie européenne pour atteindre la neutralité carbone.
La Commission a elle-même reconnu dès 2018 que l’UE aurait besoin du nucléaire en expliquant dans sa stratégie « A Clean Planet for All » que 15 % d’électricité nucléaire seraient nécessaire dans le mix énergétique de l’Union pour parvenir aux objectifs 2050.
Un deuxième facteur qui explique le revirement de l’Europe est le fait que l’opposition au nucléaire n’était pas due qu’à des raisons idéologiques. Il y avait aussi une crainte de certains États membres, qui ne disposent pas d’un parc nucléaire aussi important que le nôtre, de perdre en compétitivité face à l’électricité nucléaire française.
En réalité, ce n’est pas dans ces termes de concurrence d’un État membre face à un autre que la question doit se poser. Je ne connais aucun industriel allemand qui se pose la question de se délocaliser en France. En revanche, beaucoup d’entre eux envisagent d’ores et déjà de se délocaliser aux États-Unis où ils peuvent bénéficier de conditions plus favorables.

Pourtant l’Europe a beaucoup de mal à franchir ce cap et passer d’une stratégie industrielle nationale à une stratégie européenne. Pensez-vous qu’elle y parvienne ?

C. G. : Pour moi, il est clair que ce n’est pas la question de la compétitivité de l’Allemagne face à la France, ou vice-versa, qui doit nous occuper mais plutôt la concurrence de l’Union face à d’autres puissances mondiales comme les États-Unis ou la Chine. L’UE a longtemps été réticente à faire émerger des champions industriels européens, estimant que le marché devait se réguler par lui-même, sans intervention extérieure.
Mais aujourd’hui si nous voulons développer une industrie domestique et un leadership sur les technologies de transition, nous devons nous efforcer de faire émerger une industrie européenne plutôt que de morceler nos efforts entre 27 industries qui ne seront jamais individuellement à la hauteur de la concurrence face à laquelle nous nous trouvons.
C’est dans cet esprit que je porte à Bruxelles le projet d’un pacte industriel qui viendrait compléter le Pacte vert dans la prochaine mandature, qui fixerait des objectifs européens pour l’industrialisation et comprendrait un plan d’action pour le soutien direct aux investissements nécessaires à la transition.

La première étape franchie par l’UE en matière de politique industrielle a été l’adoption du règlement pour une industrie à zéro émission nette, NZIA, pour répondre à l’Inflation Reduction Act américain. Comment jugez-vous cette première initiative ?

C. G. : Le règlement NZIA est un texte très important parce qu’il identifie l’ensemble des technologies qui doivent être déployées pour atteindre la neutralité climatique, notamment les renouvelables, le nucléaire, les technologies de gestion du carbone, les biocarburants et les carburants de synthèse.
La Commission européenne avait initialement proposé une liste des technologies stratégiques bien plus restreinte, ce qui nous aurait à nouveau conduit à des blocages sur la possibilité de recourir à telle ou telle solution qui n’aurait pas figurée dans le texte.
Le fait que ce règlement ait pu être adopté, sous la forme que le Parlement et le Conseil lui ont donné, constitue une première étape très importante pour la stratégie industrielle européenne.
En revanche, contrairement à l’IRA américain (Inflation Reduction Act), l’enveloppe de financement à laquelle le règlement NZIA devait être associé (STEP) a fondu comme neige au soleil au fil des négociations. De 13 milliards d’euros que le Parlement réclamait pour la création d’un fonds de souveraineté, nous sommes tombés à seulement 1,5 milliard, qui a ensuite été entièrement réaffecté au Fonds européen de défense (FED).
En termes de financement, le règlement NZIA ne servira qu’à faciliter l’accès des industries de transition aux fonds européens déjà existants. Ce n’est pas suffisant au regard de ce qui est fait aux États-Unis et c’est pour cela que, dans le cadre du prochain cadre financier européen, je demanderai avec les députés européens de mon groupe à ce qu’un fonds de souveraineté doté de plusieurs dizaines de milliards d’euros soit mis en place.

Pensez-vous qu’il soit réaliste que les États membres acceptent de créer un tel fonds de souveraineté, alors que l’Europe est déjà très endettée ?

C. G. : Le financement de la transition énergétique est un défi de grande ampleur auquel les moyens des États membres ne pourront pas suffire.
On a déjà vu par le passé que, quand l’UE est confrontée à des situations exceptionnelles, elleest capable de trouver des solutions à la hauteur de l’enjeu.
Face à la crise du COVID par exemple, elle a su mettre en place un plan de relance qui a débloqué 750 milliards d’euros pour soutenir l’économie européenne. C’était un plan entièrement européen, financé par une dette communautaire qui n’a pas nécessité de contribution nationale de la part des États membres.
C’est dans le même esprit qu’il faut identifier les solutions pour le financement du programme de transition. Cela peut passer par la mise en place de ressources propres à l’Union grâce au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. C’est en tout cas une des pistes que nous allons étudier.

Le prix de la tonne de carbone sur le marché de l’ETS européen a fortement baissé. Comment faut-il réagir face à ce signal ?

C. G. : La chute du prix de la tonne de carbone sur le marché ETS est un mauvais signal qui affaiblit le caractère incitatif du système et réduit d’autant l’intérêt pour les entreprises d’investir dans les solutions bas carbone.
Nous avons voté une révision lors du mandat précédent pour améliorer et adapter ce marché à nos efforts de décarbonation.
Il me semble donc important, dans le cadre de la prochaine mandature, d’avoir une nouvelle analyse approfondie du fonctionnement du marché ETS et d’évaluer si sa révision lui permet de répondre effectivement aux objectifs de réduction de nos émissions.
Si celle-ci s’avérait ne pas être adaptée à nos objectifs pour la décarbonation, je pense qu’il serait nécessaire de faire évoluer ce système, quitte à intervenir sur le marché du carbone, par exemple pour fixer un prix plancher de la tonne de carbone.

Christophe Grudler
Christophe Grudler
député européen depuis 2019, membre de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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