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« La décarbonation n’est plus un sujet d’expert : c’est une stratégie d’entreprise »

© Sébastien Le Couster
Publié le |

Comment La Poste s’engage-t-elle vers la neutralité carbone en 2050 ?

Stéphanie Dupuy-Lyon : Nous sommes fiers des actions menées depuis plus de 15 ans qui ont permis de déployer très largement les énergies renouvelables et le verdissement des flottes de transport.
Nous avons atteint, avec deux ans d’avance, notre objectif de -30 % d’émissions de gaz à effet de serre de 2025 – validé en 2019 par l’initiative Sciences Based Targets (SBTi) – en atteignant -35 % en 2023.
Nous avons publié cette année, pour la première fois, nos résultats extra-financiers en même temps que nos résultats financiers. Ainsi, la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) en 2023 s’est traduite par une baisse de 5 % de notre empreinte de 2022 (à isopérimètre). Cette performance s’appuie sur une politique immobilière durable et ambitieuse, l’optimisation de notre chaîne logistique, le déploie- ment de véhicules à faibles émissions (37 000 véhicules électriques dont 15 000 vélos électriques) et une diminution du fret aérien en France. Au regard de la taxonomie verte, notre groupe se situe parmi les entreprises les plus avancées de son secteur au niveau européen : un euro sur deux est investi pour déployer le plan de transition bas carbone.
Nous avons l’ambition d’atteindre le zéro émission net dès 2040 afin de respecter les trajectoires 1,5 °C, dix ans avant l’objectif des Accords de Paris. Nos objectifs de décarbonation se déclinent dans chacune des activités du groupe. Nos engagements ont été approuvés en 2019 par SBTi pour les branches services courrier colis et grand public numérique de La Poste, avec une actualisation en 2024, en 2021 pour La Banque Postale et enfin en 2023 pour GeoPost qui a été la première entreprise mondiale de livraison de colis à voir ses objectifs de réduction des émissions carbone approuvés par SBTi.
Cette ambition Groupe du net zéro à 2040 est très ambitieuse. En mars 2024, SBTi a validé cet objectif en notant qu’il relève de la classe la plus élevée du processus SBTi. Ce cadre comprend à date 331 entreprises dans le monde et seulement six entreprises françaises.
Pour respecter nos engagements, nous mettons en place des plans de transition technologiques et financiers pour nos différentes activités. Notre stratégie climat est pragmatique et se décline en trois objectifs : mesurer, réduire et s’adapter.

  • Mesurer, en réalisant l’inventaire intégral et trans- parent de nos émissions directes (scopes 1, 2) et indirectes (15 catégories du scope 3 du GHG Protocol) ;
  • Réduire, par l’affalement des émissions avec un objectif de réduction des émissions de 90 % en 2050 et la séquestration des 10 % restants, essentiellement dans des réservoirs naturels. Le premier jalon de notre trajectoire, défini pour 2030, est mis sous pilotage notamment avec le déploiement d’un dispositif totalement nouveau de budget carbone intégré dans nos processus budgétaires ;
  • Adapter au réchauffement climatique nos bâtiments, implantations, nos métiers et nos processus.

Nous montrons ainsi qu’il est possible, pour un groupe multi-métiers composé de 240 000 collaborateurs, de mener une politique climat ambitieuse et réalisable.

Votre stratégie se focalise-t-elle uniquement sur la question des émissions de CO2 ?

S. D-L : Affaler les émissions de CO2 est nécessaire mais pas suffisant, il faut également nous adapter. Nous menons actuellement une analyse très poussée des risques et opportunités liés au réchauffement pour l’ensemble de nos activités.
Plus largement, nous sommes engagés dans la transition écologique. En tant qu’acteur de logistique urbaine, nous nous sommes fixé un objectif de réduction des polluants atmosphériques locaux (NOx et particules).
Pour faire face aux limites planétaires en ressources, nous établissons des trajectoires qui accompagneront la bascule de l’économie linéaire vers une économie circulaire. Il faut sortir du schéma qui consiste à extraire, transformer, consommer puis jeter. Nous n’en avons plus les moyens : notre planète nous le rappelle désormais.
Par ailleurs, au travers de nos activités banque et assurance, nous contribuons au financement de la transition écologique. La Banque Postale est la première banque au monde à s’être engagée à une sortie totale des secteurs du charbon, pétrole et du gaz d’ici 2030. Elle est la seule banque à s’être dotée d’un indicateur permettant de mesurer l’impact de ses activités sur les dimensions environnementales, sociétales et territoriales. L’Indice d’Impact Global (IIG), créé avec WWF France, a été mis en place en 2023 et couvre 64 % des activités de financement de la banque.
À la fin 2023, CNP Assurances a investi 27,7 Md€ en faveur de la transition énergétique et écologique avec l’objectif d’atteindre 30 Md€ d’ici fin 2025 contre 10 Md€ fin 2018. Ce triplement en sept ans des investissements verts place CNP Assurances parmi les compagnies d’assurance les plus engagées en la matière.

Où en est-on de la décarbonation du parc immobilier de la Poste ?

S. D-L : Le parc immobilier représente 29 % des émissions directes de gaz à effet de serre du groupe à l’échelle mondiale. En effet, notre parc tertiaire, qui a des caractéristiques assez similaires à celui des collectivités, est l’un des plus importants en France : 10 000 sites, pour un total de 6 millions de m2, une consommation énergétique de 990 GWh et des émissions de 115 000 t de CO2 par an (hors scope 3).
Notre filiale La Poste Immobilier a mis en place des plans de transition afin d’identifier précisément les leviers d’action et les trajectoires de progrès, ainsi que leur faisabilité opérationnelle et financière.

Transformation d’un ancien site Colis La Poste en immeuble tertiaire neuf éco-responsable à Lyon.

À la fin de l’année 2023, la presse s’est fait l’écho d’un accord entre le groupe La Poste et EDF. Pouvez-vous nous en dire plus ?

S. D-L : Par un partenariat avec EDF, nous avons créé une co-entreprise entre les deux entités, majoritairement détenue par La Poste Immobilier. Elle a la charge de mettre en œuvre un marché global de performance et d’assurer la planification de travaux visant à décarboner notre parc immobilier.
Pour ce faire, nous investirons 400 millions d’euros au cours des six prochaines années avec pour objectif de réduire les consommations d’énergie de nos bâtiments de 20 % et les émissions de gaz à effet de serre de 35 % d’ici 2030. En 20 ans, nous estimons que les économies d’énergie seront à la hauteur de cet investissement.
En premier lieu, nous visons la rénovation des systèmes énergétiques et l’enveloppe des bâtiments sur plus de 500 sites, ainsi que l’installation de systèmes de pilotage de la performance énergétique dans 1 300 sites. Nous programmons le développement des énergies renouvelables avec l’équipement de 250 sites postaux en toitures solaires ou ombrières de parking pour une puissance installée de 20 MWc à horizon 2028.
De plus, grâce à son plan de sobriété énergétique, lancé en octobre 2022, le groupe a réduit de 18 % sa consommation de gaz et d’électricité par rapport à 2019-2020. Pour ancrer durablement la sobriété énergétique dans les usages, La Poste a lancé au printemps 2023, avec la société spécialisée Hypermind, un challenge d’intelligence collective basé sur la participation des managers et sur un débat d’idées. 

Où en est la décarbonation du secteur livraison-logistique ? Y-a-t-il des innovations dont la Poste a pu accélérer le développement ?

S. D-L : L’activité de livraison-logistique de Geopost, qui est le plus grand opérateur sur le marché de la messagerie express en Europe, pèse pour quasiment la moitié des émissions directes et indirectes du groupe La Poste tous scopes confondus. Nous sommes fiers d’avoir anticipé le sujet il y a déjà plusieurs années. Le groupe La Poste s’est engagé très tôt dans l’électrification des véhicules, ce qui nous a permis d’être pendant longtemps la première flotte d’Europe. D’ici 2030, nous allons investir un milliard d’euros, dont 400 millions destinés à Véhiposte, filiale du groupe chargée du financement et de la gestion des véhicules.
Toutefois, en tant qu’entreprise internationale (Europe, Afrique et Amérique du Sud), nous devons faire preuve de pragmatisme avec un pilotage des kilomètres bas carbone selon les solutions existantes, électricité, biogaz, HVO (huile végétale hydrotraitée), etc., en tenant compte de la distance à parcourir et avec une attention toute particulière sur la gestion du premier et du dernier kilomètre. L’optimisation des trajets et du rangement, avec le déploiement de caisses mobiles, fait également partie des leviers.
En parallèle de la réduction de l’empreinte environnementale de notre parc, nous souhaitons aussi agir sur la décarbonation de la mobilité avec l’installation de bornes de recharge. Ces bornes accompagneront l’électrification de notre flotte de véhicules mais pourront également être ouvertes au public.

© Fatima Jellaoui

Comment accompagniez-vous les clients dans la rénovation énergétique ?

S. D-L : En matière de rénovation énergétique, notre ambition est d’accompagner les maitres d’ouvrage dans leur ensemble et d’être un partenaire privilégié des acteurs et opérateurs publics.
En 2019, nous avons fait l’acquisition de la société Économie d’Énergie (EDE), acteur de l’efficacité énergétique à travers la valorisation des CEE. Nous accompagnons particulièrement les collectivités territoriales et les bailleurs sociaux pour qui nous sommes le premier délégataire partenaire.
En matière de rénovation du parc tertiaire, au-delà de la compétence d’accompagnement au finance- ment, notre filiale Sobre permet d’effectuer audits énergétiques et appui au pilotage à distance.
Enfin, fort de notre présence territoriale et de notre réseau de facteurs, nous sommes le partenaire privilégié des collectivités territoriales et des opérateurs publics pour repérer les ménages en situation de précarité énergétique ou les habitats dégradés, sensibiliser aux enjeux de rénovation et de décarbonation et faire connaitre l’existence des dispositifs publics tels que MaPrimeRénov’ ou les espaces conseil France Rénov’.
Du côté de la rénovation des logements privés, la Banque Postale, en lien avec EDE, a lancé un crédit immobilier à impact, avec un taux différencié et préférentiel suivant la performance énergétique du logement et l’engagement à opérer des travaux. Depuis le début de l’année, EDE est agréé Mon Accompagnateur Rénov’.
Au niveau de La Banque Postale, le lancement du crédit immobilier à impact vise à favoriser des projets immobiliers à impact positif sur les dimensions environnementale, territoriale et d’inclusion sociale ou à réaliser des travaux de rénovation énergétique.
Aujourd’hui, lors d’une acquisition d’un logement avec un prêt, nous essayons d’anticiper avec les particuliers les travaux de rénovation à mettre en œuvre. Dans le cadre d’un partenariat avec NamR, afin d’accompagner ses clients dans le financement de la rénovation énergétique de leur bien, la Banque Postale propose, depuis juillet 2023, le simulateur « Mon Simulateur Énergétique » et une plate-forme d’accompagnement à la réalisation de travaux : « Mon Projet Énergétique ».

© La Poste

Comment parvenez-vous à décliner ces objectifs au sein des différentes composantes du groupe et à la mobiliser ?

S. D-L : Notre leadership en matière de décarbonation nécessite que notre politique climat soit au cœur de notre stratégie d’entreprise, avec une mobilisation générale de la grande pluralité de nos métiers (bancassurance, transport et logistique, nouveaux services et numérique) dont les leviers de décarbonation sont très différents. Il faut les identifier, vérifier la faisabilité technique et économique et amener chacun des secteurs à monter des programmes adaptés à leurs spécificités.

Cela implique de travailler à plusieurs niveaux :

  • au niveau de l’organisation, en revoyant les processus de décision, les processus opérationnels, etc., de façon que le sujet devienne natif dans chaque métier. Nous travaillons par exemple sur la mise en place d’un « RSE score » à la maille de chaque établissement et un fonds carbone qui récompense des projets de décarbonation ;
  • au niveau financier avec le déploiement d’un budget carbone.

Comment associez-vous votre personnel, facteurs, postiers… à cette aventure de la décarbonation ?

S. D-L : Comme dans les défis des siècles derniers et parce que c’est l’ADN postal, tous les postiers jouent un rôle essentiel dans cette aventure.
Les 240 000 postiers et postières, qui représentent une grande variété de métiers, jouent un rôle fonda- mental. Nous avons lancé une opération de grande ampleur nommée « Entreprise engagée », qui doit embarquer à la fois les collaborateurs, les managers et l’organisation dans son ensemble. Ce programme se caractérise par quelques marqueurs forts, comme le déploiement de la Fresque du climat. Au total, d’ici la fin 2024, 50 000 postiers seront amenés à découvrir les enjeux clefs, le fonctionnement, l’ampleur et la complexité des enjeux liés au réchauffement climatique :

  • au niveau du corps managérial, pour que la RSE soit véritablement portée par la ligne hiérarchique. À titre d’exemple, tous les managers du groupe La Poste devront, en 2025, avoir un total de 30 % d’objectifs liés aux enjeux RSE ;
  • au niveau des collaborateurs ensuite, pour que chacun, à son niveau soit pleinement conscient des enjeux en matière de RSE et puisse y contribuer à son échelle.

Nous sommes une entreprise engagée, la décarbonation est la préoccupation de chacun : déploiement et mobilisation sont nos deux mots-clés.

© La Poste
Stéphanie Dupuy-Lyon
Stéphanie Dupuy-Lyon
président-directrice de l’engagement sociétal, Groupe La Poste
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