Vous avez été nommé président-directeur général du groupe EDF en novembre 2022. Pourriez-vous dresser en quelques lignes un « rapport d’étonnement » sur la situation à votre arrivée ?
Luc Rémont : Je suis arrivé chez EDF à un moment où l’entreprise devait relever des défis multiples. Nous avons géré, au travers d’une mobilisation exemplaire, la crise de la corrosion sous contrainte qui a affecté notre production d’électricité nucléaire depuis début 2022. Cela nous a permis d’aborder l’hiver 2023- 2024 avec confiance. Il nous fallait aussi réinventer un modèle pour le marché de l’électricité en France et en Europe afin de proposer à nos concitoyens une énergie compétitive et durable. Avec ce nouveau modèle, annoncé par le gouvernement en novembre 2023, nous dégagerons, pour notre groupe, l’investissement nécessaire à l’électricité de notre pays tout en permettant une électricité stable et compétitive. Qu’elle soit hydraulique, renouvelable ou nucléaire, elle sera décarbonée et répondra aux enjeux de la transition énergétique.
Ce qui m’a surtout marqué durant cette année 2023, c’est l’engagement et la mobilisation des salariés EDF et des partenaires industriels pour mener à bien nos projets.
Quel est aujourd’hui le parcours accompli et quelles sont vos priorités ?
L. R. : L’année 2023 a été intense. 2024 le sera tout autant. En 2024, les défis continuent pour EDF. Grâce au nouveau modèle du marché de l’électricité, nous avons pu élargir notre politique commerciale au bénéfice de la stabilité de long terme. Nous pouvons désormais être plus innovants et accompagner au mieux la stratégie de décarbonation de nos clients, qu’ils soient particuliers, entreprises ou collectivités. Leurs besoins changent et nous devons nous y adapter.
Face à l’augmentation des besoins électriques, nous devons être en mesure d’augmenter notre capacité de production décarbonée dans tous les pays où nous opérons. Nucléaire, hydraulique, thermique décarboné, toutes les technologies présentent des qualités nécessaires au soutien de notre système électrique. Car oui, avec la montée des énergies renouvelables, souvent décentralisées et intermittentes, nous devons continuer de développer des moyens de production commandables et sécuriser nos réseaux.
Côté nucléaire, nous visons à la fois le chargement du réacteur de Flamanville 3 à la fin du premier trimestre et son raccordement au réseau à la mi-année 2024. En parallèle, nous assurons la maintenance et la prolongation de notre parc existant et bien sûr la préparation des conditions de réussite de la construction des six réacteurs EPR 2.
Le renouveau du nucléaire est une réorientation majeure qui a des impacts dans de nombreux secteurs industriels. Avez-vous le sentiment que nous allons pouvoir reconstituer rapidement le capital humain qui est nécessaire ?
L. R. : La construction de six réacteurs de technologie EPR 2 de 1 670 MWe est envisagée en France. Pour la décennie qui vient, nous devons démontrer notre capacité à construire à l’échelle industrielle de nouveaux réacteurs et à les livrer à un rythme qui pourra atteindre 1,5 réacteur par an. Nos prédécesseurs ont su le faire. La réussite de ce programme passera par la mobilisation de toute une filière, des centaines de milliers de personnes.
Les compétences individuelles associées au nucléaire sont présentes au sein du groupe EDF et de ses partenaires industriels. Elles sont solides. Mais comme dans toute industrie, quand vous diminuez en volume d’activité, vous perdez la capacité à faire à grande échelle, en série et de manière compétitive dans le temps. Notre activité de construction neuve a été trop faible depuis 25 ans et sa remontée en cadence constitue notre plus grand défi.
Nous avons donc besoin de plus de compétences pour répondre à ces enjeux. C’est pourquoi, avec l’ensemble de la filière nucléaire, nous souhaitons recruter 100 000 personnes dans les années qui viennent. Nous menons de nombreuses actions pour attirer les jeunes et leur présenter la diversité de nos métiers notamment avec l’Université des métiers du nucléaire (adaptation et création de formations, développement de l’alternance…).

EDF a trouvé un accord avec l’État sur le futur cadre de régulation du prix de l’électricité nucléaire qui entrera en vigueur en 2026. Quelles sont ses implications sur le prix de l’énergie, sur la vie de l’entreprise et notamment sur ses capacités d’investissement ?
L. R. : Vous le savez, la mission d’EDF est de proposer aux Français une électricité compétitive, décarbonée et stable. C’est pourquoi EDF soutient le nouveau cadre du marché de l’électricité porté par l’État qui répond aux enjeux des différents acteurs : pour tous les consommateurs en offrant une stabilité des prix, pour les industriels français en répondant à leurs enjeux de compétitivité et pour EDF en lui permettant de développer son projet industriel.
Ce nouveau cadre, qui prendra effet en 2026, est responsabilisant et pousse EDF à proposer de nouvelles offres pour garantir à tous (clients, concurrents et industriels) de la visibilité et de la stabilité dans les prix de l’électricité.
En tant qu’opérateur, nous avions besoin de cette visibilité pour faire face aux investissements qui nous attendent, de l’ordre de 25 milliards d’euros par an, dont 5 milliards dans les réseaux. Nos projets industriels dépendront d’abord de nos revenus futurs. Ces revenus reposent également sur notre production. Dans le nucléaire, nous avons l’ambition d’atteindre à partir de 2030 une production de l’ordre de 400 TWh, en prenant en compte l’arrivée sur le réseau de l’EPR de Flamanville 3 mais aussi l’augmentation de puissance des réacteurs existants de 900 MW et les efforts continus de gestion optimisée de la maintenance de notre parc existant de 56 réacteurs, pour qu’ils continuent à être les plus disponibles possible en toute sûreté.
Le projet de Stratégie française sur l’énergie et le climat (SFEC) présenté par le gouvernement confirme le rôle primordial de l’électricité dans l’atteinte de l’objectif de neutralité carbone à 2050. Comment EDF accompagne-t-il l’électrification des usages et avec quelles priorités ?
L. R. : Le Groupe EDF s’est engagé à construire un avenir neutre en CO2 grâce à l’électricité et à des services innovants. En remplacement des énergies carbonées, l’électrification des usages est la clé de cette transition. Avec notre direction R&D, nous travaillons au développement de solutions et technologies efficaces et bas carbone pour favoriser la mobilité électrique, décarboner les bâtiments et les industries. Ce travail passe par un meilleur accompagnement de nos différents clients (particuliers, entreprises, collectivités) dans leur transition écologique en leur proposant des solutions adaptées à leurs besoins (mobilité électrique, pompes à chaleur, réseaux de chaleur renouvelable).
Le partenariat que nous avons signé avec le groupe La Poste fin 2023 est un bel exemple de cette stratégie de décarbonation. Il prévoit un ambitieux programme de travaux d’efficacité énergétique, tant sur le développement de l’autoconsommation et la rénovation des systèmes énergétiques que le dé- ploiement d’infrastructures de recharge de véhicules électriques.
Nous poursuivons également la décarbonation de notre mix de production en développant plus de renouvelables et bientôt plus de nucléaire.
Notre objectif est bien d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

© Romain Beaumont
Sobriété et efficacité énergétique sont plus que jamais les mots-clés de la transition énergétique. Comment EDF accompagne-t-elle ce mouvement et participe-t-elle à cet effort ?
L. R. : Notre stratégie de décarbonation repose sur trois piliers : l’électrification des usages et la décarbonation du mix énergétique mais aussi la sobriété.
On le dit souvent, la meilleure énergie est celle que nous ne consommons pas. Nous devons donc pour- suivre nos efforts de sobriété et accompagner nos clients dans cet effort en mettant à leur disposition des solutions pour maîtriser leur consommation d’énergie. C’est au cœur de nos préoccupations chez EDF.
L’équilibre des réseaux en périodes de pointe est-il un obstacle au développement du véhicule électrique ou de la pompe à chaleur ? Que fait EDF pour développer les flexibilités ?
L. R. : Le système électrique se doit d’être disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et à la demande. Il doit faire preuve d’une très grande résilience pour intégrer une production intermittente associée aux renouvelables, dont la proportion augmente. Nous devons augmenter les capacités de production commandable décarbonée, à la fois l’hydraulique, le nucléaire mais aussi le thermique à base de biomasse pour répondre à des besoins croissants en matière d’électricité. C’est l’ensemble de ces moyens de production qu’il nous faut amener à l’échelle pour 2035. Nous devons également travailler avec l’ensemble de nos clients pour rendre leur demande d’électricité plus flexible, ce qui leur donnera également un avantage économique. Les gisements en la matière sont importants. Cela fait partie de nos engagements à leurs côtés.
Une nouvelle mandature va s’ouvrir en Europe avec un nouveau Parlement et une nouvelle Commission. À quelles priorités les institutions européennes devraient-elles aujourd’hui s’atteler ?
L. R. : Pour que le système électrique soit stable, il doit s’appuyer sur un mix énergétique stable. Dans ce cadre, il nous faut plus de renouvelables mais surtout plus de renouvelables commandables. Dans les moyens de production commandables, il y a bien sûr le nucléaire mais il y a aussi l’hydraulique qui permet de répondre aux demandes de pointe. Aujourd’hui, nous avons besoin de relancer le secteur hydroélectrique en France et nous avons fait des propositions en ce sens pour dépasser un blocage juridique ancien qui limite les investissements. Nous espérons pouvoir avancer en 2024 pour l’ensemble du secteur et la gestion durable de l’eau dans notre pays.
Les investissements d’EDF se feront également en Europe où les États membres se sont mis d’accord sur des objectifs ambitieux. Quels sont les principaux projets du groupe EDF ?
L. R. : Aujourd’hui, nous nous organisons pour répondre à un formidable défi dans nos différents métiers électriques, en tant qu’opérateur, en tant que développeur de projet et en tant qu’industriel.
Chez EDF, nous avons l’ambition de devenir leader du nouveau nucléaire en Europe et dans le monde. Ce que nous faisons en France et au Royaume-Uni comme opérateur électrique et industriel, nous souhaitons aussi le mener ailleurs comme industriel en accompagnant les pays qui souhaitent développer de nouveaux projets nucléaires. Nous leur proposons un ensemble unique de technologies et de services nucléaires qui, de notre point de vue, seront des éléments essentiels pour atteindre la neutralité carbone. Nous avons engagé des discussions avec plusieurs pays en Europe (Pologne, Finlande, Pays- Bas, République tchèque, Slovénie) et des accords de coopération ont été signés fin novembre 2023 avec le Canada et l’Inde notamment.
Nous appliquerons la même logique à nos opérations dans les autres technologies décarbonées, répondant ainsi à la raison d’être d’EDF : avoir le plus grand impact possible en apportant nos savoir-faire et notre maîtrise de l’ensemble des systèmes électriques décarbonés.

De nouveaux vecteurs énergétiques apparaissent : l’hydrogène, les SAF, l’e-méthanol, etc. Quelle part EDF entend-t-elle prendre dans le développement de ces nouvelles filières ?
L. R. : EDF a lancé en 2022 un plan hydrogène pour accélérer la décarbonation profonde des secteurs les plus émetteurs de CO2 comme ceux de l’industrie et des transports. Notre ambition est d’être un des leaders européens de la production d’hydrogène 100 % bas carbone. Nous produisons de l’hydrogène par électrolyse de l’eau à partir d’électricité de réseau bas carbone ou de sources d’électricité décarbonée, renouvelables ou nucléaires. Nous développons des projets d’hydrogène électrolytique associés à leurs applications industrielles avec notre filiale Hynamics et nous avons l’ambition d’apprendre de ces projets pour monter cette filière à l’échelle industrielle.
À titre d’exemple, en juin 2023, EDF s’est associée avec d’autres acteurs au projet Take Kair qui vise à éviter l’émission de plus de cent kilotonnes de CO2 chaque année via la production de e-SAF en France.
Sur le plan technologique, quelles sont les avancées auxquelles EDF est la plus attentive ?
L. R. : Vous l’aurez compris, nos sujets sont vastes. Avec les chercheurs de notre R&D, nous regardons notamment tous les projets qui servent la performance opérationnelle du groupe, qui préparent l’avenir que ce soit dans les domaines de la production, des services ou des réseaux. La R&D veille et travaille notamment sur le stockage d’énergie, l’électrification des usages, les smart grids ou encore l’informatique quantique et bien sûr l’ensemble des applications du numérique dans nos métiers.






