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Quelle place pour le nucléaire dans le mix énergétique français ?

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Le projet de Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit le début des fermetures de réacteurs nucléaires à partir de 2027. Dans un contexte de réduction progressive de la part du nucléaire dans le mix électrique, EdEn recevait le 23 janvier Dominique Minière, Directeur exécutif en charge du Parc Nucléaire et Thermique du groupe EDF, afin de débattre du rôle, actuel et futur, du nucléaire dans le mix énergétique français et les défis auxquels il va devoir faire face.

(De gauche à droite) Fréderic Busin, Gilles Rogers-Boutbien, Dominique Minière, Brice Lalonde et Jean Bergougnoux

Dans son propos introductif, Dominique Minière nous invite à regarder le panorama énergétique mondial afin que chacun prenne conscience des besoins croissants à venir dans certaines zones géographiques, notamment chez les pays en développement. Par exemple, la demande du continent asiatique devrait bondir de l’ordre de 500 TWh à l’horizon 2040.

Cette hausse programmée nous met face à une équation difficile : il ne peut y avoir de développement économique sans accès à une énergie bon marché, mais celle-ci doit aussi être décarbonée. Ce double défi est complexe à résoudre et le nucléaire apparaît comme l’une des solutions possibles comme l’indique le GIEC dans son dernier rapport spécial intitulé « GLOBAL WARMING OF 1.5 º C».

En France, la situation est différente, la part de la consommation finale d’énergie est appelée à baisser à l’horizon 2050 et le mix électrique nucléaire/hydraulique permet depuis plusieurs décennies d’avoir accès à une électricité à des prix compétitifs (obtenus grâce à des coûts restant à engager proches de 33€/KWh) et surtout très peu carbonée. A titre de comparaison, la production électrique française émet en environ 40gr de CO2 par KWh produit contre 400gr de CO2 par KWh en Allemagne. Comparez l’évolution du contenu CO2 du KWh produit sur electricity map.

Lire aussi : Programmation pluriannuelle de l’énergie : Quel mix énergétique pour la France ?

Lorsque la demande de développer la production d’électricité renouvelable se fait de plus en plus forte et se traduit dans des objectifs politiques, comme la récente PPE, le parc nucléaire a un rôle important à jouer car c’est le meilleur allié pour la montée des énergies renouvelables grâce à sa flexibilité. En effet, pour s’adapter au caractère variable des énergies renouvelables, les réacteurs français peuvent  passer de 20 à 100% de puissance en seulement 30 minutes, permettant au réseau électrique de rester stable et de s’adapter aux fluctuations de la production intermittente des énergies renouvelables et de la consommation. Sans un développement important (et peu probable avant plusieurs années) de solutions de stockage à grande échelle, la production d’énergie nucléaire reste indispensable et permet le développement des énergies renouvelables telles que le solaire ou l’éolien.

Toutefois la contribution du nucléaire au climat n’est pas assez connue pour nombre de nos concitoyens. En effet 56 % des Français, selon ce sondage commandé par l’Ademe, pensent que le nucléaire contribue au dérèglement climatique. Pour Dominique Minière, de la pédagogie s’impose à ce sujet afin de faire comprendre que c’est seulement de la vapeur d’eau qui s’échappe des cheminées, et non des substances nuisibles pour l’environnement.

Outre les apports au réseau électrique et au climat, Dominique Minière souligne l’importance du nucléaire dans l’économie nationale, celle-ci étant la 3ème filière industrielle après l’automobile et l’aéronautique. Elle emploie près de 220 000 salariés qui ont l’avantage d’être, pour une bonne partie, non-délocalisables, qualifiés et bien rémunérés. C’est avec l’objectif de la valoriser que les Ministres François de Rugy et Bruno Le Maire ont signé le contrat stratégique de la filière nucléaire avec Dominique Minière le 28 janvier dernier.

« L’avenir est à l’électricité »

Le défi en France, comme ailleurs, est d’arriver à augmenter la part de l’électricité dans l’énergie consommée car c’est le vecteur décarboné par excellence. Aujourd’hui nous ne sommes qu’à 25-27%, le reste se partageant entre le pétrole et le gaz, principalement dans la mobilité et le chauffage, secteurs qui représentent quand même 70% des émissions de CO2 du pays.

Pour ce faire durant l’élaboration de la PPE, EDF a défendu sa vision industrielle visant à assurer une production d’électricité décarbonée et bon marché pour les Français, en continuant la poursuite d’exploitation des centrales au-delà de 40 ans  tout en développant les capacités renouvelables. Pour EDF, la stratégie défendue était d’amener toutes ses centrales à 50 ans (car pas d’exclusion de nucléaire par des ENR) sous réserve d’avis favorable de l’Autorité de sûreté nucléaire, puis d’étaler l’arrêt de 52 réacteurs entre 50 et 60 ans, soit entre 2029 et 2055, à raison environ de deux réacteurs par an.

Ainsi, en arrêtant progressivement les réacteurs entre 2029 et 2055, le système électrique français n’aurait pas à subir un « effet falaise », c’est-à-dire la fermeture de tous les réacteurs d’un même âge, ce qui serait dommageable pour la production d’électricité avec une perte possible de 5 GW par an.

Le projet de PPE annoncé le 27 novembre indique que c’est finalement 2 années plus tôt (2027-2028) que les premiers réacteurs commenceront à fermer. Entre 2027 et 2035, date d’atteinte d’une part de 50 % d’électricité nucléaire dans le mix électrique, le gouvernement a décidé de la fermeture de 14 réacteurs de 900 MW, (dont les deux réacteurs de Fessenheim qui fermeront avant leur quatrième visite décennale en 2020).

Dans le projet de PPE, les pouvoirs publics font confiance au programme industriel d’EDF, notamment sur sa capacité à amener ses réacteurs entre 50 et 60 ans et à proposer une feuille de route économique viable pour les EPR en 2021.

Pour prolonger l’exploitation de ses réacteurs, EDF a  lancé un programme industriel majeur appelé le grand carénage qui représente un investissement de 45 milliards pour la période 2014-2025.

Au final pour Dominique Minière, le projet de PPE aura eu l’intérêt de démontrer que pour les pouvoirs publics, le mix énergie renouvelable / énergie nucléaire est aujourd’hui une solution à privilégier, puisque la filière nucléaire est performante, économiquement rentable et se combine parfaitement au développement des énergies intermittentes.

Dans ce cadre, la fermeture progressive des réacteurs permet une transition douce vers des énergies renouvelables de plus en plus efficaces et bon marché tout en garantissant la stabilité du réseau. Cet étalement dans le temps est aussi essentiel pour que les technologies de stockage puissent se développer et être portées à maturité industrielle.

Concernant le stockage, le président du Conseil scientifique, économique, environnemental et sociétal (CSEES) d’EdEn Jean-Pierre Hauet s’interroge sur l’usage de l’hydrogène comme moyen de stockage électrique. A ce propos, Dominique Minière évoque le plan stockage lancé par EDF il y a quelques mois et qui a objectif de permettre l’émergence de nouvelles solutions telles que le stockage par hydrogène mais également de nouvelles sortes de batteries zinc/air plus performantes que les lithium/ion, soit autant de solutions pour améliorer encore l’aspect pilotable de la production d’électricité.

Quel avenir et quels coûts pour le nucléaire français ?

La question du financement est une des questions clé concernant cette source d’énergie. Dominique Minière rappelle en effet que la filière nucléaire est très capitalistique puisqu’elle requiert d’importants investissements et les centrales nécessitent 6 à 7 ans de construction. Elle ne devient donc rentable qu’après de nombreuses années et c’est pourquoi il est indispensable de pouvoir compter sur des prix garantis de l’électricité, sans quoi il serait beaucoup plus difficile de débloquer les fonds nécessaires auprès des banques.

Aujourd’hui, le principal défi d’EDF concerne la fermeture de réacteurs. La nouvelle PPE prévoit le début des arrêts dès 2027-2028, arrêts qui seront donc suivis d’un démantèlement. Le coût de la déconstruction des réacteurs à eau pressurisée, c’est-à-dire de 2ème génération, est d’environ 350€ par KW car c’est une opération peu difficile et qu’EDF maitrise pleinement. La question des réacteurs de 1ère génération se pose toutefois puisqu’il s’agira là d’une première mondiale et il y a donc tout à faire en termes techniques et logistiques. C’est une opération plus compliquée avec des couts plus élevés.

Lire aussi : Comment concilier la lutte contre le dérèglement climatique et l’économie ?

Le mot du président

Brice Lalonde remercie Dominique Minière pour son parlé clairement et sans langue de bois expliquant sans rien cacher les « difficultés » d’EDF sur le nucléaire (financement, fermetures et prolongations de réacteurs) et salue le fait qu’il est bien défini les différents défis auxquels l’entreprise et la société, doivent faire face. Notre président rappelle enfin que de nombreux investissements doivent être faits pour faire perdurer cette filière mais qu’il reste quelques inquiétudes au niveau politique sur cette question.

Ce qu’en pense EdEn

Acteur majeur de la décarbonation du mix électrique français durant la seconde partie du XXème siècle, le nucléaire est un allié sur lequel il faut s’appuyer dans la lutte contre le dérèglement climatique. Prônant un mix énergétique équilibré et rationnel, EdEn considère que le nucléaire est la base pilotable nécessaire pour atteindre la neutralité carbone, assurant la sécurité d’approvisionnement la France et permettant le développement viable des énergies renouvelables (électriques et chaleur). De plus, la sécurité et les coûts sont deux éléments primordiaux du nucléaire, c’est pourquoi notre association restera vigilante sur ces sujets et portera un grand intérêt aux diverses évaluations.

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