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Climat : les errements français – tribune de Brice Lalonde

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Je fais partie de ceux qui regrettent la démission de Nicolas Hulot parce que s’en aller est un signal désespérant. Je regrette le départ de François de Rugy parce qu’il est compétent et qu’il faisait son travail sans flonflons. Souhaitons la bienvenue à Elisabeth Borne et aidons-la à réussir la transition énergétique et écologique avec Brune Poirson et Emmanuelle Wargon.

C’est pourquoi je suggère ici de rectifier quelques erreurs de la politique française qui a eu la fâcheuse tendance d’empiler des objectifs qui pour certains ne servent pas la lutte contre le changement climatique. En étudiant les différentes lois et réglementations, on constate que la politique énergétique française poursuit 7 objectifs : la réduction de la consommation d’énergie primaire, la réduction du nucléaire, l’augmentation de l’énergie éolienne, l’augmentation de la part du gaz dans les bâtiments, la réduction de la consommation d’énergie finale, la réduction des émissions et la réduction de la consommation des énergies fossiles.

Or sur ces sept objectifs, seuls les trois derniers concourent à la lutte contre le changement climatique, les quatre autres l’accentuent !

L’électricité est le pétrole de demain

Il ne fait pas de doute aux agences et instituts internationaux de l’énergie, dans leurs scénarios de lutte contre le changement climatique, que l’électricité est le vecteur privilégié de la transition et que sa part devra représenter au tournant du siècle au moins la moitié des usages finaux de l’énergie. Pourquoi ? Parce que les émissions carbonées de l’énergie sont le principal responsable du changement climatique, que l’électricité peut être produite de façon décarbonée, qu’elle est abondante et qu’elle est apte à remplacer efficacement et proprement les hydrocarbures fossiles dans la plupart des besoins énergétiques des transports, des bâtiments et de l’industrie.

Omniprésente dans les pays développés, totalement fongible d’un voltage, d’une fréquence, d’une forme à l’autre, l’électricité accompagne les progrès de l’électronique et de la digitalisation, offrant toujours plus de services pour moins de kilowattheures consommés. Naguère produite par des monopoles régionaux, elle se prête désormais à la décentralisation et à l’interconnexion généralisée, servie par la progression des sources décarbonées et renouvelables, la collecte et le traitement des données, les avancées du stockage, la multiplicité et la facilité de ses usages.

Mais il faut la produire

Il reste sur ce point qu’elle est encore largement produite dans le monde à partir de la combustion du charbon ou celle, moins polluante, du gaz naturel, dans des centrales électriques qui deviennent alors les premières coupables du changement climatique. Ces centrales doivent être éliminées, remplacées par des moyens de production décarbonés.  En attendant, elles sont de plus en plus suppléées par des sources d’électricité renouvelables qui diminuent d’autant la combustion du charbon ou du gaz avec leurs émissions nuisibles. L’électricité a donc encore aujourd’hui dans le monde un coût en charbon ou en gaz d’autant plus élevé que le rendement des centrales électriques est médiocre.  

L’Union européenne recommande de mesurer la consommation d’électricité en la corrigeant d’un coefficient appelé « facteur de conversion de l’électricité en énergie primaire ». Cette énergie dite « primaire » est censée estimer celle qu’il faut dépenser pour produire l’électricité et l’amener au lieu de son utilisation, où elle est alors consommée sous l’appellation d’énergie « finale ». Par exemple, se chauffer avec son poêle brûle moins de charbon qu’avec l’électricité issue d’une centrale à charbon. C’est donc le rendement qui est évalué. Il convient de noter ici deux particularités : le facteur de conversion n’apparaît pas dans la réglementation des véhicules électriques, mais uniquement dans celle des bâtiments, où les énergies fossiles, elles, sont exonérées de tout correctif comme s’il ne fallait pas dépenser d’énergie pour produire et livrer à destination le gaz, le fioul ou le charbon ! Seule l’électricité est pénalisée.

Un facteur de conversion politique

Le calcul du facteur de conversion donne lieu à des débats interminables très appréciés des experts. En fin de compte, il est laissé à l’appréciation des Etats qui le déterminent en fonction de leur politique énergétique à un niveau qu’ils doivent s’efforcer de justifier à Bruxelles. Pour prendre l’exemple de la Suède, le facteur retenu est de 1,6, signifiant qu’il faut multiplier la consommation d’électricité d’un bâtiment par 1,6 pour obtenir son équivalence en énergie primaire. En France il est de 2,58. Retenons ici le point important : le facteur de conversion est éminemment politique.

A la différence de ses voisins immédiats, la France produit l’essentiel de son électricité à partir de sources hydraulique ou nucléaire, donc décarbonées. Ni le courant du fleuve, ni l’uranium ne sont valorisables autrement que par un ouvrage hydraulique ou une centrale nucléaire : à la différence des combustibles fossiles, on ne peut pas les utiliser directement dans son poêle ou sa chaudière. Si la priorité des autorités françaises était la réduction des émissions de CO2, elles ne devraient pas se soucier d’un quelconque facteur de conversion dont l’unique intérêt est de limiter la consommation des centrales au charbon. Du moins devraient-elles pénaliser le moins possible l’usage de l’électricité dans les bâtiments, de la même façon qu’elles encouragent le développement des véhicules électriques.

Lire aussi : La stratégie énergie-climat est réalisable condition de lever un frein majeur : le coefficient de conversion de l’électricité en énergie primaire.

La réglementation thermique des bâtiments encourage le gaz

Pourtant l’administration française persiste à appliquer un facteur de conversion multiplicateur de 2,58 à la consommation d’électricité dans les bâtiments, ce qui signifie que, lorsque le plafond de consommation d’énergie des bâtiments neufs est fixé à 50 kWh/m2/an, l’électricité, elle, ne doit pas dépasser 20 kWh/m2/an. Du coup 75% des bâtiments collectifs neufs en France sont chauffés au gaz, qui est carboné et qu’il faut importer. Car, tenez-vous bien, la réglementation des bâtiments en France ignore le changement climatique, elle ne fixe aucune limite aux émissions de CO2 !

En l’absence d’une réglementation des émissions de CO2, limiter le recours à l’électricité en France pour le chauffage et l’eau chaude des bâtiments relève d’une priorité qui n’est pas la protection du climat, mais la réduction de la consommation d’énergie primaire. L’uranium est mis dans le même sac que le charbon, bien que la quantité consommée par une centrale nucléaire de 1 000 MW soit de 24 tonnes d’uranium par an contre 3 millions de tonnes de charbon pour son équivalent en fossile.  En France la priorité à la diminution de l’énergie primaire a pour conséquence d’augmenter les émissions de CO2, ce qui contredit l’engagement national d’avoir pour priorité la lutte contre le changement climatique.

Lire aussi : UBU et les gaziers

La future réglementation doit être bâtie sur le CO2 et l’énergie « finale »

Bien entendu il faut éviter de gaspiller cette électricité en sollicitant un effort des propriétaires et des occupants des bâtiments, encouragés à l’efficacité, l’isolation, la sobriété.  Mais pour réussir cette entreprise, ce n’est pas  l’énergie primaire qu’il faut considérer. En effet, ce qui se passe à l’amont d’un bâtiment échappe à l’occupant ou au propriétaire qui n’ont aucune prise sur les décisions nationale de la politique de l’énergie ni sur les infrastructures de distribution des différentes énergies. Ce qui compte pour eux, et ce sur quoi ils peuvent intervenir, c’est bien l’énergie qu’ils vont utiliser, et devoir payer, qu’ils ont donc intérêt à économiser. C’est ce qu’on appelle l’énergie « finale ».

La réglementation thermique des bâtiments devrait donc être basée sur l’énergie finale consommée, non sur l’énergie primaire, et sur les émissions de CO2. De fait les nouveaux matériels électriques, non pas les anciens convecteurs surnommés grille-pain, mais les radiateurs modernes, connectés, « intelligents », pilotables, et de plus en plus les pompes à chaleur qui donnent trois fois plus d’énergie qu’elles n’en consomment, sont les outils efficaces et décarbonés du chauffage électrique ou les auxiliaires de systèmes hybrides réduisant la consommation de carburants fossiles.

Aberration du classement des bâtiments

Mais aujourd’hui en France, avec la réglementation actuelle et le facteur de conversion de 2,58, des bâtiments correctement isolés sont considérés comme des « passoires thermiques » uniquement parce qu’ils sont chauffés à l’électricité. Et si le propriétaire demande comment améliorer le classement de son bâtiment, ce qui augmentera sa valeur marchande, l’administration lui conseillera de passer au gaz. Ainsi la même maison chauffée au gaz sautera deux grades et sera considérée comme thermiquement acceptable. Ironie suprême, elle aura bénéficié des aides de l’Etat pour substituer du gaz carboné à de l’électricité décarbonée.

Si l’électricité est ainsi pénalisée en France, ce n’est pas seulement parce que les amis du gaz ont remarquablement fait valoir leur énergie, c’est aussi parce que les adversaires de l’énergie nucléaire sont aussi les adversaires de l’électricité d’origine nucléaire et, par voie de conséquence, les adversaires de l’électricité.  Pourtant l’électricité est aussi produite par les barrages, les éoliennes et le solaire photovoltaïque. On voit d’ailleurs fleurir les offres d’achat d’électricité « verte ». Mais l’administration ne reconnaît pas cette provenance et continuerait, semble-t-il, d’appliquer le facteur de conversion de 2,58 à l’électricité consommée dans le bâtiment, même si l’occupant s’approvisionnait en électricité garantie 100 % verte.

La pointe électrique

Le dernier reproche qui est fait à l’électricité est ce qu’on appelle « la pointe ». Comme l’électricité n’est pas encore stockable, du moins massivement sur de longues périodes, la production doit équilibrer la consommation à tout moment. Des moyens de production doivent donc être disponibles pour le jour, voire l’heure, de la consommation maximale d’électricité, la fameuse pointe qui se manifestait généralement certains soirs d’hiver par temps froid, mais qui pourrait de plus en plus survenir aussi pendant une canicule avec la généralisation des climatiseurs.

Appelés à ne fonctionner que quelques heures par an, ces moyens de production exceptionnels pourraient être des centrales alimentées par des combustibles fossiles, en France ou à l’étranger, perpétuant un faible contenu en carbone de l’électricité. Mais, à la vérité, la gestion des pointes pose de moins en moins problème avec les nouveaux moyens de pilotage du réseau, le développement du numérique, l’augmentation des capacités de stockage, la programmation des équipements, les contrats d’effacement par lesquels des consommateurs acceptent d’être délestés en cas de besoin et, enfin, la stabilité de la consommation d’électricité en France. S’il y avait un facteur de déséquilibre à incriminer, ce serait les hordes de chauffages électriques d’appoint vendus dans les supermarchés.

Lire aussi : Les radiateurs électriques de nouvelle génération : une solution pour réduire la pointe de consommation électrique

Pourquoi s’attaquer au nucléaire ?

Grâce à son électricité décarbonée, la France est l’une des nations développées qui émettent le moins de CO2 par habitant. Dans de nombreux pays les défenseurs du climat appellent leurs autorités à suivre l’exemple français, lequel  se caractérise, pour dire crûment les choses, par le recours à l’énergie nucléaire.  Le nucléaire, en dépit de ses imperfections, est donc un allié du climat. Mais son dénigrement incessant a fini par créer une doxa antinucléaire entretenue par le manque de courage des politiques, dont les écologistes eux-mêmes. C’est donc pour satisfaire à une idée reçue, selon laquelle l’écologie condamnerait le nucléaire, que la politique française de l’énergie prescrit d’en réduire la part dans la production électrique. On sait les difficultés de mise en œuvre de cette décision, ce n’est pas ici le lieu d’en parler. Ce qu’il faut retenir c’est que réduire la part du nucléaire n’est pas une priorité climatique.

La contrepartie de la baisse du nucléaire est l’augmentation des énergies renouvelables électriques. Ainsi 150 éoliennes terrestres de 6 MW représentent en théorie la puissance installée d’une centrale nucléaire de 900 MW. Mais il faut que le vent souffle, car le talon d’Achille des renouvelables est l’intermittence. C’est pourquoi RTE raisonne en « puissance garantie » suggérant qu’il faut en réalité plus de 800 éoliennes pour offrir la puissance garantie assurée par une centrale nucléaire, donc plus de 12 000 pour remplacer les quinze réacteurs qu’il est prévu de fermer. En l’absence de vent, si les quinze centrales nucléaires que les éoliennes ont remplacées sont arrêtées, comment produira-t-on de l’électricité ?  Les nucléoclastes proposent des turbines à gaz, censées être plus souples que des centrales nucléaires. Mais installer des turbines à gaz qui émettent du CO2, est-ce lutter contre le dérèglement climatique ? Non bien sûr. Accroître sans cesse la place des renouvelables est un objectif en soi, ce n’est pas une priorité climatique.

Les énergies renouvelables ne sont pas la panacée climatique

C’est en réalité une autre idée reçue que les énergies renouvelables sont bonnes de toute façon et qu’en augmenter la part est toujours bénéfique. D’où une surenchère européenne pour en installer davantage. Mais les énergies renouvelables qui, en France, combattent le changement climatique sont celles qui réduisent la part des combustibles fossiles en produisant de la chaleur : le solaire thermique, la géothermie, le bois, la biomasse, les déchets combustibles, le gaz vert, et, bien sûr, les pompes à chaleur. Les renouvelables électriques, qui sont toujours citées, combattent d’abord l’électricité nucléaire, déjà décarbonée. Dans les pays où l’électricité est produite à partir du charbon, les renouvelables électriques réduisent certes le recours au charbon, mais leur intermittence réclame le maintien de moyens fossiles importants. Ainsi depuis dix ans l’Allemagne n’a quasiment pas réduit ses émissions de gaz à effet de serre. Bref, davantage de renouvelables ne veut pas systématiquement dire moins de CO2.

Economiser l’énergie ou diviser par deux la consommation ?

Ceux des antinucléaires qui veulent combattre de bonne foi le dérèglement climatique n’ont d’autre solution que de proposer une baisse considérable de la consommation d’énergie des Français. De cette façon les énergies renouvelables pourraient peut-être y suffire. C’est ainsi que l’Ademe a proposé une baisse de 46 % de la consommation d’énergie finale de la France en 2050, un objectif qui a été repris par la loi TECV de Mme Royal en 2015 (et même porté à 50 %), avec un objectif intermédiaire de moins 20 % en 2030. Or, à ce jour (juillet 2019) la consommation finale d’énergie est stable depuis quinze ans autour de 145 Mtep, tandis que les émissions de GES dépassent de 62 Mt le budget carbone fixé par la stratégie nationale bas carbone de 2015. La question est de savoir s’il est réaliste de proposer une aussi massive réduction de la consommation d’énergie des Français en 2050 ou si l’objectif n’est pas avant tout de disposer d’énergies décarbonées. Je laisse la question en suspens.

Mais j’affirme que trop d’objectifs introduisent la confusion et finissent par se contrecarrer. Combattre le dérèglement climatique, c’est réduire les émissions de CO2 du charbon, du pétrole et du gaz naturel. C’est donc réduire la part des combustibles fossiles, ce qui a l’avantage de diminuer la dépense nationale consentie pour les importer, autant que les pollutions provoquées par leur combustion. Combattre le changement climatique, c’est donc accroître la part de l’électricité jusqu’à représenter 50% des usages finaux en 2050, ce n’est certainement pas pénaliser l’électricité comme dans la réglementation actuelle des bâtiments. Combattre le changement climatique c’est aider les Français à consommer efficacement l’énergie finale, ce n’est pas manipuler arbitrairement la part des différentes énergies dans le secret d’obscurs règlements tout en oubliant de fixer une limite opérationnelle au CO2.  Tous les objectifs de la politique de l’énergie doivent être mis au service de l’objectif principal, la lutte contre le changement climatique. Sinon, nous serons les citoyens navrés d’un pays qui s’attarde à vouloir diminuer la consommation d’énergie primaire, augmenter la part du gaz, réduire celle du nucléaire, multiplier le nombre d’éoliennes, mais qui refuse de s’attaquer de front au changement climatique.

Brice Lalonde

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